Notre rapport à l’argent ne parle jamais seulement d’argent
Parler d’argent reste étrangement difficile.
Nous pouvons parler de notre travail, de nos ambitions, de nos projets, de nos difficultés professionnelles. Nous pouvons raconter une surcharge de travail, un manque de reconnaissance, une envie de reconversion ou les doutes qui accompagnent la création d’une entreprise.
Mais demandez combien nous gagnons, combien nous voudrions gagner ou combien nous pensons valoir sur le marché du travail, et la conversation devient tout de suite plus inconfortable.
Parce que l’argent n’est jamais seulement une somme sur un compte bancaire.
Il parle de sécurité, de liberté, de réussite, de pouvoir, de mérite, de culpabilité. Il raconte aussi une histoire : celle de la famille dans laquelle nous avons grandi, de ce que nous avons entendu sur celles et ceux qui avaient de l’argent, du rapport de nos parents au travail, de la place que l’on nous a appris à prendre.
Et lorsqu’on s’intéresse à la vie professionnelle des femmes, cette question devient impossible à contourner.
L’argent a une histoire
« L’argent ne pousse pas sur les arbres. »
« Il faut travailler dur pour réussir. »
« On n’a jamais rien sans rien. »
« L’argent ne fait pas le bonheur. »
« Chez nous, on n’est pas des gens d’argent. »
« Il faut déjà être contente d’avoir un travail. »
Nous avons toutes grandi avec des phrases sur l’argent.
Certaines ont été dites explicitement. D’autres se sont transmises sans un mot.
Il y avait peut-être un parent qui travaillait énormément pour assurer la sécurité de la famille. Une mère qui ne gagnait pas son propre argent. Des fins de mois dont on ne parlait jamais devant les enfants. Une réussite professionnelle regardée avec admiration. Ou, au contraire, une certaine méfiance envers celles et ceux qui « gagnaient trop ».
Nous avons observé qui gagnait l’argent, qui le gérait, qui décidait des dépenses, qui pouvait prendre des risques et qui devait assurer la sécurité.
Et nous avons construit notre propre représentation.
C’est précisément pour cette raison que, lorsque nous travaillons la Filiation dans la méthode FIL, nous nous intéressons aussi au rapport au travail et à l’argent.
Parce qu’avant de chercher à gagner davantage, à négocier un salaire, à fixer un tarif ou à développer une entreprise, il est parfois nécessaire de comprendre ce que gagner de l’argent signifie pour nous.
« Je ne fais pas ça pour l’argent »
Cette phrase revient souvent dans les métiers de l’accompagnement, du soin, de l’éducation, de la création, du social ou de l’engagement.
Et bien sûr que nous pouvons travailler pour autre chose que l’argent.
Nous pouvons chercher du sens. Avoir envie d’être utiles. Transmettre. Créer. Aider. Contribuer à quelque chose qui nous dépasse.
Mais pourquoi faudrait-il choisir ?
Pourquoi un travail qui a du sens devrait-il être moins rémunérateur ?
Pourquoi faudrait-il presque s’excuser de vouloir à la fois aimer son travail et bien gagner sa vie ?
Il existe une différence importante entre ne pas faire quelque chose uniquement pour l’argent et considérer que l’argent ne devrait pas compter.
Car il compte.
L’argent paie le logement. Les vacances. Les études des enfants. Les loisirs. Les imprévus. Il permet d’épargner, de partir, de refuser, de choisir.
L’argent crée de la marge de manœuvre.
Et cette marge de manœuvre fait pleinement partie de notre écologie professionnelle.
L’indépendance économique est aussi une question de liberté
Pouvoir gagner suffisamment sa vie ne relève pas seulement du confort.
C’est une question d’autonomie.
Pouvoir quitter un emploi qui nous abîme.
Pouvoir sortir d'une relation lorsque nous ne voulons plus y rester.
Pouvoir choisir de travailler moins pendant une période.
Pouvoir financer une formation.
Pouvoir créer une entreprise.
Pouvoir refuser un client.
Pouvoir prendre une décision professionnelle sans que celle-ci menace immédiatement notre sécurité matérielle.
Nous parlons beaucoup de liberté professionnelle. Mais il n’existe pas de véritable liberté professionnelle sans un minimum de liberté économique.
C’est pourquoi la question du revenu ne devrait jamais être considérée comme secondaire lorsqu’une femme réfléchit à son avenir professionnel.
De combien ai-je besoin pour vivre ?
Combien ai-je envie de gagner ?
Les deux questions sont différentes.
Et la seconde est souvent beaucoup plus difficile à poser.
Il y a ce dont nous avons besoin. Et ce que nous nous autorisons à vouloir.
Lorsque nous demandons à une femme combien elle souhaite gagner, la première réponse est souvent construite à partir de ses charges.
Le loyer. Les courses. Les enfants. Les crédits. Les dépenses du quotidien.
Elle calcule ce dont elle a besoin.
C’est parfaitement légitime.
Mais nous pouvons aller un peu plus loin.
Combien aimeriez-vous gagner si la question n’était pas uniquement de couvrir vos dépenses ?
Pour voyager davantage ?
Épargner ?
Acheter un logement ?
Travailler quatre jours par semaine ?
Financer les études de vos enfants ?
Vous offrir certaines choses sans avoir à les justifier ?
Investir dans votre entreprise ?
Préparer votre retraite ?
Aider quelqu’un que vous aimez ?
Ou simplement avoir de l’argent disponible sans qu’il soit déjà affecté à quelque chose ?
À cet endroit apparaissent parfois la gêne et la culpabilité.
Comme s’il fallait une bonne raison pour vouloir gagner davantage.
Pourtant, vouloir gagner de l’argent n’est pas un projet professionnel honteux.
Chez les entrepreneuses, le rapport à l’argent finit toujours par entrer dans l’entreprise
On peut construire la plus belle offre du monde, travailler son positionnement, sa communication et sa stratégie commerciale : notre rapport personnel à l’argent finira toujours par apparaître quelque part.
Dans le prix que nous n’osons pas annoncer.
Dans la remise accordée avant même que la cliente ne la demande.
Dans les heures supplémentaires que nous ne facturons pas.
Dans cette offre beaucoup trop généreuse parce que nous voulons absolument « en donner pour leur argent ».
Dans la difficulté à relancer une facture.
Dans la peur d’être perçue comme intéressée lorsque nous parlons de vente.
Dans le chiffre d’affaires que nous annonçons vouloir atteindre mais que nous n’avons jamais traduit en nombre de clientes, en prix ou en rémunération.
Et parfois dans cette situation paradoxale : avoir créé son entreprise pour être libre et découvrir quelques années plus tard que l’on travaille énormément sans réussir à se verser une rémunération satisfaisante.
À ce moment-là, le problème n’est pas nécessairement le manque de travail.
Il peut être économique, stratégique, commercial.
Mais il peut aussi être beaucoup plus intime :
est-ce que je m’autorise réellement à gagner de l’argent avec ce que je fais ?
Le salaire ou le chiffre d’affaires ne disent pas ce que nous valons
Il y a cependant un piège inverse.
À force de vouloir réhabiliter notre rapport à l’argent, nous pourrions finir par lui donner une place qu’il ne devrait pas avoir.
Notre revenu n’est pas notre valeur.
Une personne gagnant 2 000 euros par mois ne « vaut » pas moins qu’une personne qui en gagne 8 000.
Une entrepreneuse réalisant 40 000 euros de chiffre d’affaires n’est pas quatre fois moins compétente que celle qui en réalise 160 000.
L’argent est un indicateur économique.
Pas une mesure de notre intelligence, de notre utilité, de notre courage ou de notre réussite humaine.
L’enjeu n’est donc pas de passer d’une injonction à l’autre.
Hier : « L’argent n’est pas important. »
Demain : « Il faut absolument gagner beaucoup pour avoir réussi. »
Non.
L'enjeu est de pouvoir décider.
Détricoter notre rapport à l’argent
Chez Les Tricoteuses, nous parlons beaucoup de détricotage.
Parce qu’avant de construire une vie professionnelle qui nous ressemble, il faut parfois regarder les mailles qui ont été tricotées bien avant nous.
L’argent en fait partie.
Alors nous pouvons commencer par quelques questions simples.
Qu’entendiez-vous sur l’argent lorsque vous étiez enfant ?
Qui gagnait l’argent dans votre famille ? Qui le gérait ?
Que pensait-on des personnes riches ?
Fallait-il travailler dur pour « mériter » son argent ?
Était-il acceptable de vouloir gagner beaucoup ?
Qu’est-ce qui vous met aujourd’hui le plus mal à l’aise : demander de l’argent, en manquer, en avoir, parler de ce que vous gagnez ?
Et surtout :
qu’est-ce que l’argent vous permettrait de choisir ?
C’est probablement cette dernière question qui nous intéresse le plus.
Parce que notre rapport à l’argent ne parle finalement pas uniquement d’argent.
Il parle de la vie que nous voulons pouvoir construire.
De ce que nous souhaitons sécuriser.
De ce que nous voulons transmettre.
De ce que nous voulons nous offrir.
Des risques que nous sommes prêtes à prendre.
Et de toutes les situations auxquelles nous voulons pouvoir dire non.
Gagner de l’argent n’est pas une fin en soi. Mais disposer d’une véritable autonomie économique peut profondément changer notre capacité à choisir notre vie professionnelle.
Et si nous voulons repenser la place des femmes dans le monde du travail, alors il faudra aussi apprendre à parler d’argent.
Sans gêne.
Sans culpabilité.
Et sans avoir besoin de nous excuser d’en vouloir.