Et si on parlait enfin d’argent quand on parle d’entrepreneuriat ?
Nous parlons beaucoup de création d’entreprise. J’ai aussi déjà écrit sur la liberté économique des femmes qui est un pilier structurant de l’écologie professionnelle.
Nous parlons de liberté, d’indépendance, de reconversion, de sens, de passion, d’envie de faire les choses autrement. Sur les réseaux sociaux, nous parlons volontiers du courage nécessaire pour se lancer, de confiance en soi, de légitimité ou de capacité à « oser ».
Mais il existe un sujet beaucoup moins séduisant dont nous, chez les tricoteuses, nous nous efforçons de parler quand nous encourageons des femmes à entreprendre : est-ce que leur entreprise leur permettra de gagner correctement leur vie ?
Parce qu’en France, en 2024, 18,4 % des indépendants vivent sous le seuil de pauvreté, contre 6,9 % des salariés. Autrement dit, le risque de pauvreté est plus de deux fois et demie supérieur chez les indépendants.
Ce chiffre ne concerne pas uniquement les femmes et il serait faux de le présenter ainsi.
Mais lorsque l’on regarde plus précisément les revenus des indépendantes, une autre réalité apparaît : les femmes gagnent moins que les hommes dans le travail indépendant aussi. Parmi les micro-entrepreneurs, par exemple, l'Insee constate un revenu mensuel moyen de 600 euros pour les femmes contre 720 euros pour les hommes, soit 17 % de moins. Chez les non-salariés classiques, les écarts sont encore plus importants dans certains métiers.
Alors peut-être est-il temps d’arrêter de considérer la question économique comme un sujet secondaire de l’entrepreneuriat féminin.
Créer son entreprise ne signifie pas créer son revenu
C’est une confusion que nous faisons encore trop souvent.
Créer administrativement une entreprise est relativement simple. En quelques démarches, vous pouvez obtenir un numéro SIRET, ouvrir un compte professionnel, créer votre site Internet et annoncer sur LinkedIn ou Instagram que l’aventure commence.
Vous êtes officiellement entrepreneuse.
Mais vous n’avez pas encore nécessairement créé une entreprise capable de vous rémunérer.
Et la différence entre les deux est immense.
Une activité peut avoir des clientes et ne pas être suffisamment rentable. Elle peut réaliser du chiffre d’affaires et ne laisser presque aucune rémunération à celle qui la dirige. Elle peut fonctionner commercialement tout en reposant sur un nombre d’heures de travail impossible à tenir dans la durée.
Elle peut même donner extérieurement tous les signes de la réussite entrepreneuriale et être économiquement extrêmement fragile.
C’est précisément pour cette raison que la question du revenu devrait être posée bien plus tôt dans un projet de création.
Pas lorsque l’entreprise existe depuis dix-huit mois et que la trésorerie commence à manquer.
Avant.
« Je ne me lance pas pour devenir riche »
Cette phrase, je l’entends régulièrement lorsque nous débriefons en séance de découverte.
Et évidemment, tout le monde ne crée pas une entreprise avec l’objectif de maximiser ses revenus.
On peut entreprendre pour retrouver de l’autonomie, exercer différemment son métier, pouvoir organiser son temps, développer un projet auquel on croit, quitter un environnement professionnel qui ne nous convient plus ou construire une autre articulation entre travail et vie personnelle.
Mais ne pas vouloir « devenir riche » ne devrait jamais signifier accepter de ne pas pouvoir vivre de son travail.
Il existe un espace immense entre rechercher l’enrichissement et vouloir simplement disposer d’un revenu suffisant pour payer son logement, partir en vacances, épargner, préparer sa retraite, faire face à un imprévu et choisir sa vie sans dépendre économiquement de quelqu’un d’autre.
Cette distinction est particulièrement importante lorsque nous parlons d’entrepreneuriat féminin.
Car la question n’est pas uniquement celle du chiffre d’affaires.
Elle est aussi celle de l’autonomie économique.
Le chiffre d’affaires ne dit presque rien de ce que gagne une entrepreneuse
« J’ai fait 50 000 euros de chiffre d’affaires cette année. »
Très bien.
Mais combien reste-t-il ?
C’est l’une des premières choses qu’une entrepreneuse doit apprendre à regarder.
Le chiffre d’affaires n’est pas un salaire. Il faut financer les charges de l’entreprise, les cotisations sociales, les assurances, les outils, les prestataires, les investissements, parfois les locaux, la communication ou les déplacements.
Il faut également financer tout ce que le salariat rend moins visible : les congés, les périodes sans mission, le temps consacré à prospecter, gérer l’administratif, préparer les prestations, se former ou simplement piloter l’entreprise.
Une entrepreneuse peut donc travailler énormément, réaliser un chiffre d’affaires qui semble important et disposer finalement d’un revenu très faible.
C’est pour cela que construire une entreprise devrait commencer par une question extrêmement concrète :
Combien cette entreprise doit-elle générer pour me permettre de gagner la somme dont j’ai besoin ?
Puis viennent les questions suivantes.
Combien de ventes cela représente-t-il ? À quel prix ? Avec combien de clientes ? Combien d’heures de travail ? Quelle marge ? Quel niveau de charges ?
Ce ne sont pas les questions les plus glamour de l’entrepreneuriat.
Ce sont pourtant celles qui permettent d’en vivre.
Le prix n’est pas uniquement une question de confiance en soi
Lorsque des entrepreneuses ont du mal à fixer leurs tarifs, nous parlons souvent de légitimité.
« Il faut assumer ta valeur. »
« Tu dois apprendre à te faire payer à ta juste valeur. »
« Tout travail mérite salaire. »
Bien sûr, notre histoire personnelle, notre rapport à l’argent et notre sentiment de légitimité peuvent influencer notre manière de fixer nos prix.
Mais ramener systématiquement le problème à la confiance en soi nous fait passer à côté d’une partie essentielle du sujet.
Un prix se calcule aussi.
Si vous avez besoin de 3 000 euros de chiffre d’affaires mensuel et que vous vendez une prestation 100 euros, il vous faut trente ventes.
Si vous ne pouvez matériellement en réaliser que quinze, votre problème n’est pas nécessairement votre confiance en vous.
Votre modèle économique ne fonctionne simplement pas.
Il faudra alors augmenter le prix, modifier l’offre, réduire certains coûts, créer une autre source de revenus, changer de cible ou repenser l’organisation de l’activité.
C’est du pilotage d’entreprise.
Et c’est précisément cela, devenir entrepreneuse.
Nous devons aussi parler de la précarité entrepreneuriale
L’entrepreneuriat est souvent présenté comme une voie d’émancipation professionnelle pour les femmes.
Il peut réellement l’être.
Créer son entreprise peut permettre de reprendre du pouvoir sur son travail, de choisir ses projets, de sortir de certains plafonds professionnels ou de construire une organisation davantage compatible avec ses besoins.
Mais l’entrepreneuriat peut également produire une nouvelle dépendance.
Dépendre du revenu de son conjoint parce que son activité ne permet pas encore de se rémunérer. Renoncer à certaines dépenses personnelles parce que « l’entreprise passe d’abord ». Ne jamais s’arrêter parce qu’une semaine sans travailler représente une semaine sans facturer. Accepter des clientes ou des conditions que l’on ne souhaite plus parce que l’on ne peut pas se permettre de perdre le chiffre d’affaires.
Dans ces conditions, nous avons peut-être gagné de l’autonomie professionnelle tout en perdant de l’autonomie économique.
Et cela devrait nous interroger.
L’objectif n’est évidemment pas de décourager les femmes d’entreprendre.
Il est exactement inverse : leur donner les moyens de construire des entreprises qui leur permettent réellement de choisir leur vie.
Une entreprise doit aussi être capable de rémunérer celle qui la fait vivre
C’est probablement l’un des apprentissages les plus importants du métier d’entrepreneuse.
Votre rémunération n’est pas ce qui reste éventuellement à la fin du mois lorsque toutes les autres dépenses ont été payées.
Elle fait partie du modèle.
Cela oblige parfois à confronter son projet à la réalité beaucoup plus tôt qu’on ne l’aurait souhaité.
Votre offre est-elle suffisamment rentable ? Votre marché est-il prêt à payer le prix nécessaire ? Votre capacité de production permet-elle d’atteindre votre objectif de chiffre d’affaires ? Votre stratégie commerciale peut-elle réellement générer suffisamment de clientes ? Votre entreprise peut-elle financer votre protection sociale, vos congés, votre épargne ou les périodes plus difficiles ?
Et si les réponses ne sont pas satisfaisantes, cela ne signifie pas nécessairement qu’il faut abandonner son projet.
Cela signifie qu’il faut travailler le modèle.
Entreprendre s’apprend aussi pour cette raison
Chez Les Tricoteuses, lorsque nous disons « On ne naît pas entrepreneuse, on le devient », ce n’est pas une jolie formule destinée à rassurer celles qui hésitent à se lancer.
C’est une conviction très concrète.
Savoir construire une offre, comprendre son marché, fixer ses prix, vendre, calculer son seuil de rentabilité, piloter son chiffre d’affaires et anticiper sa rémunération sont des compétences professionnelles.
Elles s’apprennent.
Et former les femmes à l’entrepreneuriat, ce n’est pas seulement les aider à créer davantage d’entreprises.
C’est aussi leur permettre d’en créer de plus solides, de comprendre leurs chiffres, de prendre leurs décisions en connaissance de cause et de ne pas découvrir trop tard que leur activité ne peut pas financer la vie qu’elles souhaitaient construire.
Nous devons continuer à encourager les femmes qui souhaitent entreprendre.
Mais peut-être devons-nous arrêter de mesurer notre réussite uniquement au nombre d’entreprises qu’elles créent.
Demandons-nous aussi combien, trois ans plus tard, peuvent réellement en vivre.
Parce que créer son entreprise est une chose.
Construire son autonomie économique en est une autre.