Je ne trouve plus de sens à mon travail
Cette phrase revient souvent lorsque quelque chose commence à se fissurer dans notre vie professionnelle. Nous continuons à travailler, parfois même correctement. Nous assistons aux réunions, répondons aux mails, faisons ce que l’on attend de nous et remplissons nos objectifs. De l’extérieur, rien n’a nécessairement changé.
Mais intérieurement, une question s’est installée : à quoi bon ?
À quoi bon passer autant de temps à faire quelque chose dont nous ne comprenons plus vraiment l’utilité ? À quoi bon nous investir si notre travail semble n’avoir aucune prise sur les décisions ? À quoi bon produire davantage lorsque nous avons le sentiment que la qualité n’intéresse plus personne ? À quoi bon continuer à progresser dans une direction dont nous ne sommes même plus certaines de vouloir ?
Alors nous concluons assez rapidement que nous avons « perdu le sens ».
Et souvent, la solution paraît évidente : il faudrait trouver un métier qui en ait davantage.
Pourtant, avant de changer de métier, il existe une question beaucoup plus intéressante à poser : qu’est-ce qui a précisément perdu son sens dans mon travail ?
Car le sens n’est pas une caractéristique que certains métiers posséderaient et que d’autres n’auraient pas.
Trouver du sens ne signifie pas nécessairement exercer un métier « utile »
Lorsque nous parlons de sens au travail, nous l’associons facilement à l’utilité sociale. Un métier aurait du sens lorsqu’il permet de soigner, transmettre, protéger, accompagner, créer ou contribuer directement à une cause importante.
Cette dimension existe évidemment.
Mais elle ne suffit pas.
On peut exercer un métier dont l’utilité sociale paraît incontestable et ne plus trouver aucun sens à son travail. C’est notamment ce que peuvent vivre certaines professionnelles du soin, de l’éducation ou du secteur social lorsqu’elles ne disposent plus des moyens nécessaires pour réaliser leur métier comme elles estiment devoir le faire.
À l’inverse, nous pouvons trouver beaucoup de sens dans une activité qui ne « change pas le monde », simplement parce que nous comprenons notre contribution, que nous apprécions la manière dont nous travaillons, que nous pouvons exercer nos compétences, que nous avons de l’autonomie et que ce travail nous permet de construire une vie qui nous convient.
Le sens est donc beaucoup plus large que la finalité de notre métier.
Il se trouve aussi dans la manière dont nous pouvons l’exercer.
Parfois, nous n’avons pas perdu le sens de notre métier. Nous avons perdu la possibilité de bien le faire.
C’est une distinction essentielle.
Vous pouvez toujours aimer profondément ce pour quoi vous avez choisi votre métier et ne plus supporter les conditions dans lesquelles vous devez aujourd’hui l’exercer.
Une enseignante peut continuer à aimer transmettre mais ne plus se reconnaître dans les conditions qui lui sont imposées. Une soignante peut aimer prendre soin et souffrir de ne plus avoir suffisamment de temps pour le faire correctement. Une manager peut aimer accompagner une équipe mais passer désormais l’essentiel de son temps à alimenter des tableaux de reporting. Une entrepreneuse peut aimer son métier mais constater que la gestion permanente de son activité a progressivement pris toute la place.
Dans ces situations, changer complètement de métier n’est pas nécessairement la première réponse.
Parce que ce qui s’est dégradé n’est peut-être pas le sens du métier, mais le rapport entre ce que nous considérons comme du travail bien fait et ce que l’organisation nous permet réellement de faire.
Cette question est importante en matière de santé au travail. Les facteurs de risques psychosociaux ne relèvent pas seulement de la quantité de travail : l’autonomie, les rapports sociaux, les conflits de valeurs ou encore l’organisation du travail jouent également un rôle. L’INRS rappelle d’ailleurs que ces risques peuvent être générés par l’activité elle-même, mais aussi par l’organisation et les relations de travail.
Autrement dit, avant de remettre en question votre vocation, il peut être utile de regarder ce que votre environnement professionnel a fait de votre métier.
Le sens disparaît aussi lorsque nous ne savons plus à quoi nous contribuons
Nous avons besoin de comprendre à quoi sert ce que nous faisons.
Cela paraît évident, mais de nombreuses organisations rendent progressivement cette contribution difficile à percevoir.
Les entreprises grandissent. Les procédures se multiplient. Les outils s’empilent. Les indicateurs deviennent des objectifs en eux-mêmes. Une décision prise à plusieurs niveaux de distance modifie une manière de travailler sans que celles et ceux qui réalisent réellement le travail comprennent pourquoi.
Et une journée finit parfois par ressembler à une succession de tâches dont nous ne percevons plus la finalité.
Préparer une réunion pour préparer une autre réunion. Produire un tableau que personne ne semble consulter. Compléter un outil parce qu’il faut compléter l’outil. Atteindre un indicateur sans comprendre ce qu’il améliore réellement pour le client, l’usager ou le projet.
Nous pouvons être très occupées et avoir pourtant le sentiment de ne rien accomplir.
Le problème n’est alors pas nécessairement que notre métier manque de sens.
C’est que le lien entre notre travail et son résultat est devenu invisible.
Quand nos valeurs et notre travail commencent à se séparer
La perte de sens peut aussi apparaître progressivement parce que nous ne nous reconnaissons plus dans ce que notre organisation nous demande.
Nous devons vendre quelque chose auquel nous croyons de moins en moins. Appliquer une décision que nous désapprouvons. Aller plus vite alors que nous savons que la qualité va diminuer. Défendre auprès d’une équipe une orientation que nous n’avons pas choisie. Accepter une manière de traiter les clientes, les bénéficiaires ou les collaborateurs qui ne correspond plus à notre conception du métier.
Nous pouvons le faire une fois.
Puis dix.
Puis pendant plusieurs années.
Mais travailler durablement contre ce que nous considérons comme juste, utile ou professionnellement satisfaisant finit par coûter énormément d’énergie.
C’est ce que l’on retrouve notamment derrière la notion de conflit de valeurs dans les risques psychosociaux : devoir réaliser un travail qui entre en contradiction avec ses convictions professionnelles ou avec l’idée que l’on se fait du travail bien fait.
Dans ce cas, la question n’est plus simplement : « Est-ce que j’aime mon métier ? »
Elle devient : « Est-ce que je peux encore exercer ce métier d’une manière qui me ressemble ? »
Peut-être avez-vous simplement changé
Il existe aussi une explication beaucoup moins spectaculaire à la perte de sens.
Vous avez changé.
Le travail que vous exercez aujourd’hui a peut-être beaucoup de sens pour la personne que vous étiez il y a dix ans.
À l’époque, vous aviez besoin d’apprendre, de progresser, de construire une expertise, d’obtenir une sécurité financière ou de prendre des responsabilités. Votre travail répondait à ces besoins et vous y trouviez une véritable satisfaction.
Puis votre vie a évolué.
Vous avez acquis les compétences que vous vouliez acquérir. Vous avez obtenu le poste que vous visiez. Vous avez peut-être eu des enfants, vécu une séparation, traversé une maladie, accompagné un proche, déménagé ou simplement vieilli.
Ce qui était important à 28 ans ne l’est plus nécessairement à 42.
Nous acceptons assez facilement que nos goûts, nos relations ou nos projets évoluent au cours d’une vie. Curieusement, nous avons beaucoup plus de difficultés à accepter que notre rapport au travail puisse lui aussi changer.
Alors lorsque notre métier ne nous nourrit plus de la même manière, nous cherchons ce qui ne va pas chez nous.
Peut-être rien.
Peut-être avons-nous simplement besoin d’autre chose aujourd’hui.
Attention à la quête du métier qui aura enfin « du sens »
Lorsque le malaise devient important, nous voyons souvent en bilan de compétences la tentation apparaît : trouver le métier qui aura du sens.
Vous commencez à regarder les reconversions possibles. Vous imaginez devenir thérapeute, artisane, formatrice, agricultrice, entrepreneuse, travailler dans l’écologie, l’éducation, le social ou une association.
Ces projets peuvent évidemment être parfaitement cohérents.
Mais il existe un risque : demander à notre prochain métier de résoudre à lui seul tout ce qui ne fonctionne plus dans notre vie professionnelle actuelle.
Or, si nous ne savons pas précisément ce qui nous manque aujourd’hui, nous pouvons parfaitement reproduire ailleurs les mêmes difficultés.
Nous pouvons changer de métier et retrouver un manque d’autonomie.
Créer notre entreprise et découvrir une insécurité économique (j’ai écrit un article sur le sujet) devenue beaucoup plus difficile à supporter que notre ancien management.
Rejoindre une organisation dont la mission correspond davantage à nos valeurs et constater que ses conditions de travail ne nous conviennent absolument pas.
La question n’est donc pas uniquement « quel métier aurait du sens pour moi ? »
Elle est beaucoup plus large : « de quoi ai-je besoin pour trouver du sens dans mon travail ? »
Le sens n’est qu’une pièce du puzzle
C’est précisément là que la notion d’écologie professionnelle devient intéressante.
Nous pouvons avoir un travail qui a beaucoup de sens mais qui nous épuise.
Un métier passionnant mais qui ne nous permet pas de gagner suffisamment notre vie.
Un poste confortable et bien rémunéré dans lequel nous n’avons aucune marge de manœuvre.
Une activité qui mobilise nos compétences mais laisse trop peu de place au reste de notre vie.
Une entreprise parfaitement alignée avec nos valeurs mais dont le modèle économique nous oblige à travailler beaucoup plus que nous ne le souhaitons.
Chercher uniquement du sens peut donc nous conduire à oublier tout le reste.
Une vie professionnelle soutenable se construit aussi avec de l’énergie, des conditions de travail adaptées, une sécurité économique suffisante, la possibilité d’utiliser ses compétences, des relations professionnelles satisfaisantes, un équilibre qui nous convient et suffisamment de pouvoir pour agir sur notre propre travail.
Le sens compte.
Mais il ne peut pas tout compenser.
Avant de partir, comprendre ce que vous voulez réellement quitter
Lorsque nous ne trouvons plus de sens à notre travail, nous voulons parfois très vite savoir ce que nous pourrions faire d’autre.
Pourtant, avant de construire la suite, il peut être beaucoup plus utile de faire l’inventaire de ce qui se passe aujourd’hui.
Qu’est-ce qui n’a plus de sens précisément ?
Les missions ? La finalité ? L’entreprise ? Les décisions prises ? Les conditions de travail ? Le rythme ? Votre place dans l’organisation ? Le manque de reconnaissance ? L’impossibilité de faire votre métier comme vous aimeriez le faire ? Ou simplement le sentiment d’avoir fait le tour de ce que cette expérience pouvait vous apporter ?
Puis il faut regarder l’autre côté de la question : qu’est-ce qui continue à avoir du sens ?
Parce qu’il y a souvent des choses que nous voulons conserver.
Un type de relation. Une compétence. Une manière de travailler. Une autonomie. Un niveau de responsabilité. Un secteur. Une sécurité financière. Une partie du métier que nous aimons toujours.
Faire cette distinction permet de ne pas construire notre prochain projet uniquement en réaction à ce que nous ne voulons plus.
Ne cherchez pas immédiatement un nouveau métier. Commencez par comprendre ce qui vous manque.
Chez Les Tricoteuses, lorsqu’une femme évoque lors de l’entretien de découverte en nous disant qu’elle ne trouve plus de sens à son travail, nous ne lui demandons pas où elle se projète dans 3 mois.
Nous cherchons d’abord à comprendre ce qui s’est désaligné.
Parce que la réponse peut être une reconversion, mais elle peut aussi être un changement d’entreprise, une évolution de poste, une autre organisation du travail, une formation, un projet entrepreneurial, une négociation ou une manière complètement différente d’exercer le même métier.
C’est aussi tout l’intérêt de faire le point sur son écologie professionnelle : regarder le travail dans son ensemble plutôt que chercher immédiatement une porte de sortie.
Vous n’avez peut-être pas besoin de tout recommencer.
Mais si cette question — « à quoi bon ? » — revient chaque semaine, vous avez probablement intérêt à ne plus la repousser.
Car retrouver du sens ne consiste pas nécessairement à trouver un métier extraordinaire.
Il s’agit surtout de comprendre ce dont vous avez besoin pour avoir à nouveau envie de faire le vôtre — ou décider qu’il est temps d’en construire un autre.