Pourquoi,nous les femmes, nous nous épuisons au travail ?
Quand une femme arrive au bord de l’épuisement professionnel, nous cherchons souvent ce qui, chez elle, n’a pas fonctionné.
Elle n’aurait pas suffisamment posé ses limites. Elle aurait accepté trop de choses. Elle serait trop perfectionniste, trop investie, trop exigeante envers elle-même. Elle aurait dû apprendre à dire non, mieux gérer son stress, prendre davantage de temps pour elle ou repérer plus tôt les signes avant-coureurs.
Toutes ces dimensions peuvent évidemment jouer un rôle dans un épuisement professionnel. Mais à force de chercher dans les comportements individuels des femmes les raisons pour lesquelles elles s’épuisent, nous risquons d’oublier une question essentielle : dans quelles conditions travaillent-elles ?
Car les femmes ne travaillent pas dans un espace neutre. Leur vie professionnelle s’inscrit dans une organisation du travail, mais aussi dans une organisation sociale qui continue de leur attribuer une part importante du travail domestique, familial et relationnel. Elles peuvent également être confrontées à des environnements professionnels dans lesquels elles doivent davantage prouver leur légitimité, composer avec des discriminations, prendre en charge des tâches peu reconnues ou évoluer dans des systèmes qui ont longtemps été construits autour de trajectoires professionnelles masculines.
L’épuisement professionnel des femmes mérite donc d’être regardé autrement que comme une accumulation de fragilités individuelles.
L’épuisement professionnel n’est pas simplement une grande fatigue
Nous utilisons parfois le terme de burn-out pour décrire une période de fatigue intense. Pourtant, l’épuisement professionnel ne se résume pas au besoin de dormir quelques jours ou de prendre des vacances.
L’Organisation mondiale de la santé décrit le burn-out comme un phénomène lié à un stress chronique au travail qui n’a pas été correctement géré, caractérisé notamment par un sentiment d’épuisement, une prise de distance mentale vis-à-vis du travail et une diminution du sentiment d’efficacité professionnelle.
Cette précision est importante : le burn-out est lié au travail et à ses conditions d’exercice.
Bien sûr, notre situation personnelle influence notre capacité à récupérer, notre niveau de fatigue ou les ressources dont nous disposons pour faire face à une période professionnelle difficile. Mais réduire l’épuisement à une incapacité individuelle à « gérer son stress » revient à déplacer sur la personne une problématique qui doit aussi être examinée du côté de l’organisation.
Charge de travail, manque d’autonomie, objectifs contradictoires, absence de reconnaissance, conflits de valeurs, insécurité professionnelle, relations dégradées ou impossibilité de réaliser un travail que l’on considère comme satisfaisant peuvent progressivement épuiser.
Et lorsque ces contraintes professionnelles rencontrent d’autres inégalités, elles ne disparaissent pas une fois la porte du bureau franchie.
Parce que la journée de travail ne s’arrête pas toujours à la fin du travail
La question de la charge domestique reste incontournable lorsque nous parlons de l’épuisement professionnel des femmes.
Malgré les évolutions des dernières décennies, les femmes continuent de prendre en charge une part importante du travail domestique et familial. Mais les chiffres sur le partage des tâches ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Il existe également tout ce qui doit être pensé, anticipé, organisé et coordonné.
Prendre un rendez-vous médical. Vérifier qu’il reste suffisamment de vêtements propres. Anticiper les vacances scolaires. Répondre au message de l’école. Penser au cadeau d’anniversaire. Organiser la garde des enfants. Suivre les démarches administratives. S’occuper parfois de parents vieillissants.
Toutes ces tâches ne concernent évidemment pas toutes les femmes et toutes les familles de la même manière. Certaines vivent seules, d’autres en couple, certaines ont des enfants, d’autres non, et les répartitions domestiques sont très différentes d’un foyer à l’autre.
Mais lorsqu’une femme cumule une forte charge professionnelle et une responsabilité importante dans l’organisation de la vie familiale, sa capacité de récupération n’est tout simplement pas la même.
Le problème n’est alors pas qu’elle ne sait pas suffisamment « prendre soin d’elle ».
Le problème est qu’il reste parfois très peu d’espace dans lequel récupérer.
Au travail aussi, toutes les tâches ne sont pas reconnues de la même manière
Il existe une autre forme de travail, moins visible, qui mérite notre attention : celui qui permet au collectif de fonctionner.
Organiser le pot de départ. Accueillir la nouvelle collègue. Prendre des notes pendant une réunion. Apaiser une tension dans l’équipe. Penser à inclure une personne absente. Aider un collègue en difficulté. Faire circuler l’information. Préparer ce qui permettra à une réunion de bien se dérouler.
Ces tâches sont utiles. Certaines sont même indispensables.
Mais elles ne sont pas toujours celles qui permettent d’obtenir une augmentation, une promotion ou davantage de pouvoir dans l’organisation.
Les recherches parlent parfois de « tâches non promouvables » pour désigner ces missions nécessaires au fonctionnement collectif mais peu valorisées dans les évolutions de carrière. Les femmes sont plus fréquemment sollicitées pour les réaliser et ont également davantage tendance à se porter volontaires.
Le risque est double : consacrer du temps et de l’énergie à des tâches indispensables mais invisibles, tout en disposant de moins de temps pour celles qui seront réellement prises en compte dans l’évaluation de la performance.
Nous retrouvons alors une mécanique assez proche de celle du syndrome de la bonne élève : faire beaucoup, faire correctement, contribuer au collectif… sans nécessairement interroger la reconnaissance ou le pouvoir associé à ce travail.
Devoir prouver que l’on est à sa place consomme aussi de l’énergie
Etre à sa place, j’y ai déjà consacré un article.
Toutes les femmes ne vivent évidemment pas les mêmes situations professionnelles. Les expériences varient selon les métiers, les secteurs, les responsabilités, l’âge, la situation sociale, le handicap, l’origine ou encore les environnements dans lesquels chacune évolue.
Mais dans certains univers professionnels, être minoritaire signifie également devoir composer avec une vigilance supplémentaire.
Faire attention à la manière dont on prend la parole. Ne pas sembler trop autoritaire, mais suffisamment affirmée. Être compétente sans paraître arrogante. Défendre son travail sans être considérée comme agressive. Réagir à une remarque sexiste sans risquer de devenir « celle qui voit du sexisme partout ».
Pris séparément, certains de ces épisodes peuvent sembler insignifiants.
Accumulez-les pendant plusieurs années et ils représentent une dépense d’énergie bien réelle.
Parce que travailler ne consiste plus seulement à effectuer son métier. Il faut également apprendre à naviguer dans un environnement, anticiper certaines réactions, adapter son comportement et parfois choisir quelles batailles méritent encore l’énergie disponible.
Cette adaptation permanente a un coût.
Le perfectionnisme n’explique pas tout
Lorsqu’une femme s’épuise professionnellement, le perfectionnisme est souvent rapidement convoqué.
Et il peut effectivement jouer un rôle.
Vouloir tout contrôler, avoir du mal à déléguer, considérer qu’un travail n’est jamais suffisamment abouti ou s’imposer des standards impossibles augmente mécaniquement la charge.
Mais là encore, il faut regarder ce perfectionnisme dans son contexte.
Lorsqu’une erreur semble avoir davantage de conséquences parce que l’on se sent déjà observée ou peu légitime, vouloir produire un travail irréprochable peut aussi devenir une stratégie de protection.
Lorsqu’on a appris que la reconnaissance viendrait du fait de travailler davantage, de ne jamais poser de problème et d’être fiable en toutes circonstances, l’hyperinvestissement professionnel n’apparaît pas spontanément.
Il s’est construit.
Dire à une femme épuisée qu’elle doit simplement devenir moins perfectionniste peut donc être aussi insuffisant que de lui conseiller de faire du yoga lorsque son organisation lui demande structurellement davantage qu’elle ne peut fournir.
Le travail peut nous épuiser même lorsqu’on l’aime
C’est probablement l’une des situations les plus difficiles à comprendre.
Nous associons volontiers l’épuisement professionnel aux métiers que l’on déteste ou aux entreprises dans lesquelles nous ne voulons plus travailler.
Pourtant, on peut s’épuiser dans un métier que l’on aime profondément.
Les professions du soin, de l’accompagnement, de l’éducation, du social ou de l’engagement en donnent régulièrement des exemples, mais le phénomène peut concerner de nombreux métiers.
Plus notre travail compte pour nous, plus nous pouvons accepter longtemps des conditions qui ne nous conviennent pas parce que nous voulons continuer à bien le faire.
Nous compensons les dysfonctionnements. Nous travaillons davantage lorsque les moyens diminuent. Nous absorbons une partie des tensions. Nous essayons de maintenir la qualité malgré des contraintes qui la rendent de plus en plus difficile.
Jusqu’au moment où notre engagement devient précisément ce qui nous épuise.
Aimer son métier ne protège donc pas du burn-out.
Cela peut parfois retarder le moment où nous reconnaissons que les conditions dans lesquelles nous l’exerçons ne sont plus soutenables.
Les entrepreneuses ne sont pas protégées par leur liberté
Créer son entreprise est parfois présenté comme une réponse aux contraintes du salariat : plus de manager, davantage d’autonomie, la possibilité d’organiser son temps et de choisir ses clientes ou ses projets.
Cette liberté peut être réelle.
Mais elle ne protège absolument pas de l’épuisement professionnel.
Une entrepreneuse peut devenir à la fois celle qui produit, vend, communique, facture, répond aux clientes, gère les problèmes administratifs et s’inquiète de la trésorerie. Lorsque les revenus sont irréguliers, ralentir peut devenir économiquement difficile. Prendre des congés signifie parfois ne pas facturer. Refuser une mission peut sembler impossible lorsque le mois suivant n’est pas encore sécurisé.
À cela peut s’ajouter une frontière devenue très poreuse entre travail et vie personnelle.
Lorsque l’entreprise repose entièrement sur nous, il devient particulièrement facile de considérer que nous pourrions toujours en faire un peu plus.
Répondre à ce dernier mail. Préparer ce devis. Publier quelque chose. Avancer sur le site. Relancer cette prospect.
L’autonomie n’est donc protectrice que lorsqu’elle s’accompagne de marges de manœuvre réelles, notamment économiques.
Pourquoi attendons-nous si souvent de ne plus pouvoir continuer ?
Les premiers signes sont rarement spectaculaires.
Nous récupérons moins bien. Nous devenons plus irritables. Nous perdons progressivement notre enthousiasme. Nous avons davantage de difficultés à nous concentrer. Nous repoussons certaines tâches. Le dimanche devient lourd. Les vacances semblent trop courtes avant même d’avoir commencé.
Alors nous tenons.
Parce qu’il reste ce dossier à terminer. Parce que l’équipe compte sur nous. Parce que ce n’est pas le bon moment. Parce que nous avons besoin de notre salaire. Parce que l’entreprise ne peut pas fonctionner sans nous. Parce que d’autres semblent réussir à gérer.
Et parce que nous avons parfois intégré l’idée qu’il faudrait une raison suffisamment grave pour nous autoriser à ralentir.
C’est ainsi que la réflexion sur le travail arrive parfois beaucoup trop tard : lorsque la question n’est plus « qu’est-ce que je veux ? », mais simplement « comment est-ce que je fais pour ne plus retourner là-bas ? ».
Or, plus nous attendons, moins nous avons d’énergie disponible pour choisir.
Prévenir l’épuisement, ce n’est pas seulement apprendre à tenir autrement
Il existe évidemment des ressources individuelles utiles : apprendre à poser des limites, identifier ses signaux d’alerte, préserver des temps de récupération, demander de l’aide ou revoir certaines exigences que l’on s’impose.
Mais la prévention de l’épuisement professionnel ne peut pas reposer uniquement sur la capacité des femmes à devenir plus résistantes à des environnements qui les épuisent.
Parfois, il faut changer l’organisation du travail.
Parfois, il faut redistribuer la charge.
Parfois, il faut demander davantage de moyens, revoir un périmètre, négocier son temps de travail ou sortir d’un management délétère.
Et parfois, après avoir regardé sérieusement la situation, il faut envisager que ce métier, cette entreprise, ce statut ou cette manière de travailler ne nous convient simplement plus.
Faire ce constat avant l’effondrement n’est pas un échec.
C’est précisément ce qui permet de conserver suffisamment de ressources pour construire la suite.
Nous devrions parler de soutenabilité professionnelle bien avant le burn-out
Chez Les Tricoteuses, nous préférons poser une question avant celle de l’épuisement : votre vie professionnelle actuelle est-elle soutenable ?
Pas uniquement cette semaine ou jusqu’aux prochaines vacances.
Dans trois ans. Dans cinq ans.
Pouvez-vous continuer à travailler à ce rythme ? Votre activité vous laisse-t-elle suffisamment d’énergie pour le reste de votre vie ? Disposez-vous de marges de manœuvre lorsque quelque chose ne va plus ? Votre environnement vous permet-il de travailler sans vous suradapter en permanence ? Votre rémunération vous donne-t-elle suffisamment de liberté pour dire non, ralentir ou changer ? Ce que votre travail vous apporte compense-t-il encore ce qu’il vous demande ?
C’est aussi ce que nous cherchons à regarder à travers notre approche de l’écologie professionnelle : ne pas attendre que le travail devienne insupportable pour nous demander s’il nous convient encore. Et c’est bien évidemment un sujet transversal lors de tous les bilans de compétences.
Car l’objectif d’une vie professionnelle ne devrait pas être de réussir à tenir le plus longtemps possible.
Il devrait être de pouvoir construire un travail qui reste vivable dans la durée.