Parlons de la boule au ventre

Sur le papier, j’ai tout pour être bien dans mon travail. Et pourtant, j’ai la boule au ventre.

Cette boule arrive le dimanche soir, le lundi matin, à la fin des vacances ou parfois simplement lorsque vous pensez à la journée de travail qui vous attend.

Et souvent, elle s’accompagne d’une autre pensée : « Je n’ai pourtant aucune raison de me sentir comme ça. »

Votre travail n’est peut-être pas particulièrement difficile. Vous vous entendez plutôt bien avec vos collègues. Votre salaire est correct. Vous avez de l’autonomie. Votre poste correspond à votre niveau de qualification. Vous avez parfois même choisi ce métier avec enthousiasme et construit pendant plusieurs années votre parcours pour arriver là où vous êtes aujourd’hui.

Sur le papier, tout va bien.

Mais votre corps semble raconter une autre histoire.

Vous dormez moins bien avant la reprise. Vous sentez votre ventre se nouer lorsque vous ouvrez votre ordinateur. Vous êtes plus irritable le dimanche. Vous comptez les jours jusqu’au prochain week-end alors que celui-ci n’est pas encore terminé. Vous ressentez une fatigue qui paraît disproportionnée par rapport à ce que vous faites réellement.

Et puisque vous ne trouvez pas de raison suffisamment spectaculaire pour expliquer ce malaise, vous finissez parfois par remettre en question votre propre ressenti.

Peut-être êtes-vous simplement fatiguée. Peut-être manquez-vous de motivation. Peut-être devriez-vous apprendre à relativiser.

Ou peut-être est-il simplement temps d’écouter ce que cette boule au ventre essaie de vous dire.

La boule au ventre n’est pas un diagnostic

Avoir la boule au ventre avant d’aller travailler ne signifie pas automatiquement que vous êtes en burn-out, que votre entreprise est toxique ou que vous devez démissionner.

Il est important de le préciser parce que nous cherchons souvent une explication immédiate à ce que nous ressentons.

Or, ce malaise peut avoir des origines très différentes : une charge de travail devenue trop importante, une perte de sens, des relations professionnelles difficiles, un environnement qui ne nous convient plus, une absence de reconnaissance, un sentiment de stagnation, un conflit de valeurs, un manque d’autonomie ou simplement un métier qui correspondait à la personne que nous étions il y a quelques années mais beaucoup moins à celle que nous sommes devenue.

La question intéressante n’est donc pas seulement « pourquoi est-ce que je me sens mal ? », mais plutôt : « qu’est-ce qui, dans ma situation professionnelle actuelle, me coûte aujourd’hui plus qu’il ne me nourrit ? »

Et la réponse est rarement contenue dans un seul élément.

Nous avons tendance à chercher une raison suffisamment grave pour nous autoriser à aller mal

C’est l’un des mécanismes que nous observons souvent lorsque nous parlons de travail.

Nous savons reconnaître certaines situations comme problématiques. Un harcèlement. Un conflit majeur. Une surcharge permanente. Un management violent. Une restructuration. Une succession d’arrêts maladie.

Dans ces situations, le malaise paraît avoir une cause identifiable.

Mais que se passe-t-il lorsque rien de tout cela n’existe ?

Lorsque votre manager est plutôt correct, que vos collègues sont sympathiques, que vous avez un salaire convenable et que votre travail n’est objectivement pas catastrophique, il devient beaucoup plus difficile de vous autoriser à dire : « pourtant, je ne vais pas bien ici. »

Nous comparons alors notre situation à celle des autres. Nous nous rappelons que certaines personnes travaillent dans des conditions plus difficiles. Nous regardons tout ce que nous avons construit et tout ce que nous risquerions de perdre.

Puis nous concluons que nous devrions probablement être reconnaissantes.

Mais le fait qu’une situation professionnelle soit acceptable ne signifie pas nécessairement qu’elle vous convient.

Et nous n’avons pas besoin d’attendre qu'elle devienne insupportable pour nous interroger.

Un travail peut nous convenir pendant dix ans et ne plus nous convenir aujourd’hui

Nous parlons encore beaucoup de l’orientation professionnelle comme si nous devions découvrir, quelque part entre 15 et 25 ans, le métier qui nous correspondra pour le reste de notre vie.

Mais pendant que notre intitulé de poste reste parfois identique, notre vie change profondément.

Nous devenons parent. Nous traversons des séparations, des deuils, des déménagements ou des périodes de maladie. Notre rapport au temps évolue. Nos priorités financières changent. Nous découvrons de nouvelles compétences. Nous supportons moins certaines contraintes. Nous accordons davantage d’importance à notre autonomie, à notre environnement de travail, à nos relations ou au sens que nous trouvons dans ce que nous faisons.

Il serait finalement assez étonnant que notre rapport au travail reste parfaitement identique pendant quarante ans.

Pourtant, lorsqu’un travail que nous avons aimé commence à nous peser, nous cherchons souvent ce qui dysfonctionne dans le travail lui-même.

Parfois, rien n’a changé.

C’est nous qui avons changé.

Et cette évolution n’invalide absolument pas les choix que nous avons faits auparavant.

Un métier peut avoir été le bon choix à 25 ans et ne plus l’être à 40. Un poste peut nous avoir permis d’apprendre énormément pendant cinq ans et être devenu trop étroit aujourd’hui. Une entreprise peut avoir correspondu à nos besoins pendant une période de notre vie et ne plus offrir l’environnement dont nous avons désormais besoin.

Reconnaître cela ne signifie pas avoir fait fausse route.

Cela signifie simplement accepter qu’une vie professionnelle est vivante.

Parfois, ce n’est pas le métier qui pose problème

Lorsque nous commençons à ne plus nous sentir bien au travail, notre première réaction consiste souvent à envisager un changement radical.

« Je dois changer de métier. »

Pourtant, le métier n’est qu’une composante de notre situation professionnelle.

Deux personnes exerçant exactement le même métier peuvent vivre des réalités totalement différentes selon leur entreprise, leur manager, leur niveau d’autonomie, leurs horaires, leur rémunération, leur équipe, la charge de travail, la possibilité de télétravailler, la reconnaissance qu’elles reçoivent ou encore la marge de manœuvre dont elles disposent.

C’est pour cette raison qu’avant de chercher ce que vous pourriez faire « à la place », il est utile de comprendre précisément ce qui ne vous convient plus.

Est-ce le contenu de votre travail ou les conditions dans lesquelles vous l’exercez ? Le rythme ou les missions ? Le manque de sens ou le manque de perspectives ? Votre métier ou votre organisation ? Votre niveau de responsabilité ou l’absence de pouvoir réel pour agir ? La place du travail dans votre vie ou le travail lui-même ?

Ces distinctions peuvent sembler subtiles, mais elles changent complètement les solutions possibles.

Vous n’avez peut-être pas besoin de changer de métier.

Vous avez peut-être besoin de changer d'entreprise, de rythme, de responsabilités, de statut, d'environnement ou de manière de travailler.

La fatigue professionnelle n’est pas toujours une question de quantité de travail

Nous associons souvent la fatigue au fait de « trop travailler ».

Pourtant, certaines journées relativement calmes peuvent être épuisantes tandis que des journées très chargées peuvent nous laisser étonnamment satisfaites.

Parce que notre énergie professionnelle dépend aussi de ce que notre travail nous demande intérieurement.

Faire semblant d’adhérer à des décisions auxquelles nous ne croyons plus demande de l’énergie. Se suradapter en permanence à un environnement qui ne nous correspond pas demande de l’énergie. Ne jamais pouvoir utiliser certaines de nos compétences demande de l’énergie. Passer ses journées à effectuer des tâches que l’on ne comprend plus demande de l’énergie. Se retenir de parler, de proposer, de décider ou d’agir demande également de l’énergie.

Il existe donc une différence importante entre être fatiguée parce que nous avons beaucoup fait et être épuisée parce que nous passons nos journées dans un environnement qui nous demande de lutter contre nous-mêmes.

C’est notamment pour cette raison que quelques semaines de vacances ne suffisent pas toujours.

Nous revenons reposées.

Puis, quelques jours plus tard, la fatigue revient.

Non pas nécessairement parce que nous n’avons pas suffisamment récupéré, mais parce que nous avons retrouvé exactement les conditions qui produisaient cette fatigue.

Ce que la rentrée rend parfois impossible à ignorer

La fin des vacances constitue un moment particulier dans notre rapport au travail.

Pendant quelques jours ou quelques semaines, notre rythme change. Nous retrouvons parfois du sommeil, de l’espace mental, des activités que nous avions délaissées, davantage de temps avec nos proches ou simplement la possibilité de ne pas organiser toute notre journée autour des contraintes professionnelles.

Puis la reprise approche.

Et le contraste devient visible.

C’est parfois à cet instant que la boule au ventre apparaît avec le plus de force.

Nous pourrions être tentées de la considérer comme un simple « blues de rentrée ». Après tout, personne n’a particulièrement envie que les vacances se terminent.

Mais lorsque cette sensation revient chaque dimanche, chaque lundi, après chaque période de repos ou depuis plusieurs mois, elle mérite peut-être davantage qu’un soupir avant de remettre le réveil.

Elle mérite une question.

Qu’est-ce que je retrouve exactement lorsque je retourne travailler et que je n’ai plus envie de retrouver ?

Ne pas attendre de ne plus pouvoir

Nous avons parfois une représentation étrange du changement professionnel : nous pensons qu’il doit être justifié par une crise.

Il faudrait être au bord du burn-out pour ralentir. Détester son travail pour envisager une reconversion. Ne plus supporter son entreprise pour chercher ailleurs. Avoir épuisé toutes les solutions avant de s’autoriser à réfléchir à autre chose.

Pourtant, faire le point sur sa vie professionnelle ne signifie pas nécessairement tout quitter.

Cela peut simplement permettre de comprendre ce qui fonctionne encore, ce qui ne fonctionne plus, ce que nous voulons préserver et ce que nous avons besoin de faire évoluer.

Et plus cette réflexion commence tôt, plus nous disposons de marges de manœuvre.

Nous pouvons explorer. Rencontrer des professionnelles. Tester une idée. Nous former. Négocier une évolution. Réorganiser notre activité. Construire progressivement un projet parallèle. Vérifier la faisabilité financière d’un changement.

Lorsque nous attendons d’être arrivées au point où nous ne pouvons réellement plus continuer, notre seule priorité devient souvent de sortir de la situation.

Or, il est beaucoup plus difficile de choisir la suite lorsque toute notre énergie est mobilisée pour tenir.

Votre travail n’a pas besoin d’être horrible pour que vous ayez le droit de vouloir autre chose

C’est peut-être finalement l’idée la plus importante.

Nous pouvons apprécier nos collègues et vouloir partir. Être reconnaissantes de ce qu’une entreprise nous a apporté et avoir besoin d’autre chose. Avoir construit une carrière et décider de la faire évoluer. Aimer notre métier et ne plus vouloir l’exercer dans les mêmes conditions.

Nous pouvons même ne pas encore savoir ce que nous voulons à la place.

Le malaise professionnel n’est pas toujours une injonction à tout bouleverser. Il peut être une invitation à regarder notre situation avec davantage de précision.

Chez Les Tricoteuses, c’est précisément pour cela que nous travaillons sur l’écologie professionnelle (tu peux faire ton test gratuit) : plutôt que de poser immédiatement la question « quel métier devriez-vous faire ? », nous regardons l’ensemble de ce qui compose une vie professionnelle — le sens, l’énergie, les compétences que nous voulons mobiliser, l’équilibre, l’environnement, la sécurité économique, les marges de manœuvre et le pouvoir que nous avons réellement sur notre travail.

Parce qu’une boule au ventre ne nous dit pas quel métier choisir.

Elle nous dit simplement qu’il y a peut-être quelque chose à regarder.

Et nous n’avons pas besoin d’attendre qu’elle devienne insupportable pour commencer.


Et si tu continuais à détricoter ta vie professionnelle ?

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