Le syndrome de la bonne élève : quand vouloir bien faire finit par nous enfermer

Il y a celles qui levaient la main avant même que la question soit terminée, celles qui rendaient leurs devoirs dans les temps, celles qui relisaient trois fois une copie avant de la rendre. Et puis il y a toutes celles qui n’étaient pas nécessairement premières de la classe, mais qui avaient déjà parfaitement compris une chose : pour avancer, il fallait comprendre ce que l’on attendait d’elles et essayer d’y répondre.

Faire ce qu’il faut. Respecter les consignes. Travailler suffisamment. Ne pas trop déranger. Obtenir la validation de la personne qui sait, qui décide ou qui évalue.

Des années plus tard, l’école est terminée, mais certaines de ces règles continuent parfois de nous accompagner au travail.

On veut faire correctement. On prépare beaucoup. On accepte une mission supplémentaire parce qu’on sait qu’on peut la faire. On attend d’avoir suffisamment d’expérience avant de candidater. On hésite à demander une augmentation tant qu’on n’est pas certaine de la « mériter ». On repousse un projet parce qu’il reste encore quelque chose à apprendre, à sécuriser ou à perfectionner.

C’est ce que l’on appelle communément le syndrome de la bonne élève.

Et contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, il ne concerne pas seulement celles qui avaient de bonnes notes à l’école.

Le syndrome de la bonne élève, c’est quoi exactement ?

Le syndrome de la bonne élève n’est pas un diagnostic psychologique. C’est une expression utilisée pour décrire un ensemble de comportements que l’on retrouve notamment dans la vie professionnelle : chercher à répondre aux attentes, vouloir faire les choses correctement, accorder une place importante à la validation extérieure et considérer que le travail, l’effort et la qualité finiront naturellement par être reconnus.

Le problème n’est évidemment pas d’être consciencieuse, fiable ou exigeante dans son travail. Ces qualités peuvent être précieuses.

Le problème apparaît lorsque nous avons tellement appris à fonctionner à partir des attentes extérieures que nous avons davantage de facilité à répondre à la question « qu’attend-on de moi ? » qu’à la question « qu’est-ce que je veux, moi ? ».

Parce que l’école nous a longtemps proposé un cadre relativement clair. Une consigne, un exercice, une échéance, une évaluation. Lorsque nous répondions correctement à ce qui était demandé, nous pouvions espérer une bonne note.

La vie professionnelle fonctionne beaucoup moins bien ainsi.

Au travail, personne ne distribue les bons points

C’est probablement l’une des découvertes les plus déstabilisantes de la vie professionnelle : faire parfaitement son travail ne garantit ni une promotion, ni une augmentation, ni davantage de reconnaissance, ni même une carrière qui nous ressemble.

Pourtant, nous pouvons continuer longtemps à fonctionner comme si quelqu’un allait finir par remarquer tous les efforts accomplis.

Nous prenons davantage de responsabilités sans forcément demander que notre poste ou notre rémunération évolue. Nous attendons que notre manager constate que nous sommes prêtes pour la suite. Nous espérons qu’un client reconnaîtra spontanément la valeur de notre travail. Nous pensons que si nous faisons suffisamment bien les choses, les opportunités finiront par arriver.

Parfois, elles arrivent.

Mais dans le monde professionnel, d’autres compétences entrent également en jeu : savoir rendre son travail visible, négocier, demander, poser ses limites, prendre une place, construire des alliances, saisir une opportunité alors même que l’on ne maîtrise pas encore tout.

Autrement dit, il ne suffit plus de rendre une bonne copie.

Il faut parfois décider soi-même du sujet.

« Je le ferai quand je serai prête »

Le syndrome de la bonne élève entretient également une relation particulière avec la légitimité. J’ai rédigé un article sur ce sujet par ici.

Lorsque nous avons appris qu’il fallait maîtriser un sujet avant d’être évaluée dessus, il peut devenir extrêmement inconfortable de nous positionner sur quelque chose que nous sommes encore en train d’apprendre.

Nous voulons donc être prêtes.

Nous suivons une formation supplémentaire. Nous attendons d’avoir davantage d’expérience. Nous retravaillons notre offre une fois de plus. Nous repoussons cette candidature parce que nous ne remplissons que huit critères sur dix. Nous préparons notre prise de parole jusqu’à connaître presque chaque phrase par cœur.

Cette prudence peut évidemment être pertinente. Mais elle devient problématique lorsqu’elle nous maintient durablement dans la préparation alors que d’autres avancent en apprenant directement dans l’action.

La vie professionnelle nous demande précisément quelque chose que l’école nous a assez peu appris : agir alors que nous ne connaissons pas encore la réponse.

Créer une entreprise, changer de métier, prendre des responsabilités, négocier son salaire, devenir manager, se rendre visible ou défendre une idée implique nécessairement une part d’incertitude.

Il n’existe pas de corrigé à la fin.

Quand être capable devient une raison pour continuer

Il existe un autre piège, plus discret.

À force de répondre aux attentes, nous pouvons devenir très efficaces dans une vie professionnelle que nous n’avons jamais réellement choisie.

Nous savons faire notre travail. Notre entourage nous considère comme compétente. Nous avons acquis de l’expérience. Peut-être avons-nous obtenu le poste, le statut ou la rémunération que nous visions quelques années auparavant.

Alors, lorsque l’envie de changer apparaît, une question nous arrête : pourquoi remettre en cause quelque chose qui fonctionne ?

C’est ici que la logique de la bonne élève peut devenir particulièrement enfermante.

Parce que nous confondons parfois « je sais faire » avec « j’ai envie de continuer à faire ».

Or, une compétence n’est pas une obligation.

Le fait d’être capable d’exercer un métier ne signifie pas que ce métier doit continuer à occuper les dix prochaines années de notre vie. Le fait d’avoir investi du temps dans une carrière ne nous oblige pas à poursuivre dans la même direction. Et le fait que notre situation professionnelle semble enviable depuis l’extérieur ne suffit pas à déterminer si elle nous convient encore.

Le piège du « j’ai pourtant tout bien fait »

C’est probablement à ce moment que le décalage devient le plus difficile à comprendre.

Vous avez étudié. Vous avez travaillé. Vous avez accepté certaines contraintes. Vous avez progressé. Vous avez construit votre expérience. Peut-être avez-vous obtenu le CDI, le poste, le salaire, les responsabilités ou l’entreprise que vous vouliez.

Vous avez, en quelque sorte, suivi le parcours.

Et pourtant, quelque chose ne va plus.

La fatigue augmente. L’enthousiasme diminue. Vous vous surprenez à regarder d’autres métiers. Vous imaginez une autre façon de travailler. Vous ressentez parfois cette fameuse boule au ventre avant de reprendre.

C’est particulièrement déroutant lorsque nous avons longtemps associé la réussite au fait de franchir correctement les différentes étapes.

Car si nous avons « tout bien fait », nous devrions logiquement être heureuses d’être arrivées là.

Sauf que la vie professionnelle n’est pas un exercice dont la réussite serait définie à l’avance.

Nous pouvons parfaitement avoir réussi selon des critères que nous n’avons jamais véritablement choisis.

Apprendre à définir ses propres critères de réussite

Sortir du syndrome de la bonne élève ne consiste pas à devenir moins sérieuse, moins impliquée ou moins exigeante.

Il ne s’agit pas non plus de rejeter tout ce que cette façon de fonctionner nous a apporté. La capacité de travail, la fiabilité, la curiosité, le goût d’apprendre ou le sens des responsabilités sont des ressources que nous pouvons conserver.

L’enjeu est ailleurs : cesser d’attendre que quelqu’un nous donne la prochaine consigne.

Cela demande de déplacer progressivement les questions que nous nous posons.

Au lieu de nous demander uniquement ce que nous sommes capables de faire, nous pouvons nous demander ce que nous voulons continuer à faire.

Au lieu de chercher le choix le plus raisonnable, nous pouvons interroger celui qui correspond réellement à la vie professionnelle que nous voulons construire.

Au lieu d’attendre de nous sentir parfaitement légitimes, nous pouvons déterminer ce qu’il nous manque réellement pour avancer — et ce qui relève simplement de la peur de ne pas être suffisamment prête.

Et surtout, au lieu de mesurer notre réussite uniquement à travers des signes extérieurs — un statut, un salaire, un titre, un chiffre d’affaires, une reconnaissance — nous pouvons commencer à définir nos propres critères.

De quoi avons-nous besoin pour considérer que notre travail nous convient ? Quelle place voulons-nous lui donner ? Quelle énergie voulons-nous encore avoir lorsque notre journée se termine ? De quelle autonomie avons-nous besoin ? Qu’avons-nous envie d’apprendre, de construire ou de transmettre ?

Ces questions n’ont pas de barème.

Et c’est précisément leur intérêt.

Et si vous arrêtiez de chercher la bonne réponse ?

Chez Les Tricoteuses, nous rencontrons régulièrement des femmes qui arrivent avec une question très concrète : « Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? »

Mais avant de chercher un nouveau métier, une formation ou un projet entrepreneurial, il est souvent nécessaire de revenir à une question plus fondamentale : à partir de quels critères voulez-vous désormais construire votre vie professionnelle ?

Parce que changer de poste sans changer les règles avec lesquelles nous faisons nos choix peut simplement nous conduire à reproduire ailleurs ce qui ne nous convenait déjà plus ici.

Faire le point sur sa vie professionnelle, ce n’est donc pas chercher la bonne réponse dans une liste de métiers. C’est apprendre à construire la sienne, à partir de ses besoins, de ses ressources, de ses contraintes, de ses aspirations et de la place que l’on souhaite réellement donner au travail.

Pour une fois, personne ne ramassera les copies.

Et c’est peut-être une très bonne nouvelle.


Pour continuer de tricoter …

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