Notre rapport au travail a une histoire
Pourquoi certaines d’entre nous ont-elles besoin de travailler énormément pour avoir le sentiment de mériter leur place ? Pourquoi d’autres restent-elles des années dans un métier qui ne leur convient plus ? Pourquoi gagner de l’argent, ralentir, changer de voie, prendre de la place ou simplement dire « je n’en veux plus » peut-il être si difficile ?
Parce que nous n’arrivons pas dans le monde du travail avec une page blanche.
Bien avant notre premier emploi, nous avons déjà appris beaucoup de choses sur le travail. Ce qu’il représente. Ce qu’il doit nous apporter. Ce qu’il faut accepter pour réussir. La place que l’argent doit prendre. Ce qu’est une « bonne situation ». Ce qu’une femme peut ou ne peut pas ambitionner.
Chez Les Tricoteuses, c’est ce que nous appelons la filiation : l’ensemble des héritages familiaux, sociaux, culturels, éducatifs et contextuels qui participent à construire notre rapport au travail.
Et pendant longtemps, ces héritages peuvent très bien fonctionner.
Jusqu’au jour où ils ne fonctionnent plus.
Notre vie professionnelle commence bien avant notre premier emploi
Enfant, personne ne nous donne un cours intitulé « construire son rapport au travail ».
Et pourtant, nous observons.
Nous entendons parler du travail à table. Nous voyons nos parents partir travailler, rentrer fatigués ou satisfaits, parler de leur patron, de leur salaire, de leurs collègues. Nous comprenons progressivement ce qui semble valorisé et ce qui semble risqué.
Dans certaines familles, avoir un CDI est une réussite. Dans d’autres, faire de longues études est presque une évidence. Ailleurs, on apprend qu'il faut travailler dur et ne jamais se plaindre, que l'argent se gagne difficilement, qu'il vaut mieux avoir un métier « sûr », que l'on ne quitte pas un emploi sans en avoir trouvé un autre.
Et puis il y a tout ce qui dépasse la famille.
L'école valorise certains comportements et certaines formes de réussite. Notre milieu social rend certains métiers plus familiers que d'autres. Notre génération grandit dans un contexte économique particulier. Les normes de genre continuent de distribuer différemment les rôles, les ambitions, la charge familiale ou le rapport à l'argent.
Nous héritons donc de représentations très concrètes :
« Il faut travailler dur pour réussir. »
« Un bon travail, c'est avant tout un travail stable. »
« Quand on commence quelque chose, on va jusqu'au bout. »
« Il faut être raisonnable. »
« On ne gagne pas autant d'argent en faisant quelque chose que l'on aime. »
« Il faut d'abord assurer financièrement. »
« Pour réussir, il faut faire ses preuves. »
« On ne quitte pas une bonne situation. »
Toutes ces phrases ne nous ont pas forcément été dites explicitement. Certaines ont simplement été comprises, observées, intégrées.
Et elles finissent parfois par devenir nos propres règles.
Ces héritages nous ont aussi permis d'avancer
Il serait trop simple de considérer la filiation comme un sac à dos rempli de croyances dont il faudrait absolument se débarrasser.
Nos héritages nous construisent aussi.
Ils peuvent nous transmettre le goût du travail, l'autonomie, l'ambition, la persévérance, la capacité à nous engager, le sens des responsabilités, la curiosité ou encore le besoin d'être utiles.
Et surtout, ils nous donnent un cadre au moment où nous devons faire nos premiers choix.
À 18, 20 ou 25 ans, nous ne savons pas nécessairement qui nous sommes professionnellement. Nous n'avons encore que peu d'expériences permettant de savoir dans quel environnement nous fonctionnons bien, quelle place nous voulons donner au travail ou ce dont nous avons besoin pour nous sentir à notre place.
Alors nous avançons avec ce que nous avons.
Les modèles disponibles.
Les conseils reçus.
Ce qui semble raisonnable.
Ce qui rassure nos proches.
Ce qui correspond à l'idée que nous nous faisons alors de la réussite.
Et cela peut nous emmener loin.
Faire des études. Décrocher un premier poste. Accepter des responsabilités. Devenir manager. Créer une entreprise. Acheter une maison. Monter dans la hiérarchie. Construire une carrière dont, extérieurement, tout laisse penser qu'elle fonctionne.
Pendant des années, il n'y a parfois aucune raison de remettre ce modèle en question.
Jusqu'au moment où quelque chose ne colle plus
Puis quelque chose change.
Pas nécessairement brutalement.
Cela peut commencer par une fatigue plus importante. Une perte d'intérêt. Une difficulté à se projeter. L'impression de travailler beaucoup sans vraiment savoir pourquoi. Une envie d'autre chose impossible à définir.
Parfois, un événement accélère cette prise de conscience : une maternité, un burn-out, une séparation, un licenciement, une maladie, un déménagement, une rencontre, une création d'entreprise, le départ des enfants ou simplement le passage du temps.
Et une question apparaît :
Est-ce que cette vie professionnelle me ressemble encore ?
C'est souvent là que ce qui nous a permis d'avancer devient visible.
La sécurité qui nous a permis de construire notre carrière peut désormais nous empêcher de partir.
Le perfectionnisme qui nous a permis de réussir peut nous épuiser.
Le besoin de reconnaissance qui nous a poussées à progresser peut nous rendre dépendantes du regard des autres.
Le sens du devoir peut nous empêcher de poser des limites.
La capacité à travailler énormément peut rendre le ralentissement presque culpabilisant.
Le modèle de réussite que nous avons poursuivi peut ne plus correspondre à notre propre définition d'une vie réussie.
Ce qui a été un moteur pendant quinze ans peut devenir une contrainte à quarante.
Et c'est précisément pour cela qu'une transition professionnelle ne se résume pas toujours à trouver un nouveau métier.
Parce qu'entre-temps, nous avons changé
Il y a une différence fondamentale entre la personne qui fait ses premiers choix professionnels et celle qui les questionne dix, quinze ou vingt ans plus tard.
Entre-temps, nous avons vécu.
Nous savons mieux ce qui nous stimule et ce qui nous épuise. Nous avons expérimenté différents environnements. Nous connaissons davantage nos compétences. Nos besoins ont évolué. Notre rapport à l'argent, au temps, au pouvoir, à la réussite ou à la liberté aussi.
Nous ne cherchons donc plus nécessairement la même chose.
Et pourtant, nous continuons parfois à prendre nos décisions avec des règles construites vingt ans auparavant.
C'est là que naît une partie du conflit.
Une femme peut aujourd'hui avoir profondément besoin d'autonomie tout en ayant appris que la sécurité professionnelle devait primer.
Elle peut vouloir entreprendre tout en portant une représentation familiale très forte du risque.
Elle peut aspirer à davantage de responsabilités tout en ayant appris à ne pas trop prendre de place.
Elle peut vouloir travailler moins tout en associant inconsciemment la valeur personnelle à la quantité de travail produite.
Elle peut gagner correctement sa vie et pourtant avoir énormément de difficultés à augmenter ses tarifs.
Elle peut savoir rationnellement qu'elle doit partir et être incapable de le faire.
Ce ne sont pas des contradictions absurdes.
Ce sont parfois deux systèmes qui se rencontrent : ce que nous avons appris à vouloir et ce que nous voulons aujourd'hui.
Se défaire de ses héritages ne signifie pas tout rejeter
C'est probablement l'une des nuances les plus importantes.
Comprendre sa filiation ne consiste pas à chercher des responsables, à expliquer toute sa vie professionnelle par son enfance ou à décider que tout ce qui nous a été transmis est mauvais.
Il s'agit de remettre du choix là où certaines choses fonctionnaient jusqu'ici comme des évidences.
Qu'est-ce que je veux garder ?
Qu'est-ce qui m'a été utile ?
Qu'est-ce qui me ressemble réellement ?
Qu'est-ce qui appartenait davantage à mes parents, à mon milieu, à mon époque ou aux attentes placées sur moi ?
Qu'est-ce qui m'a protégée autrefois mais me limite aujourd'hui ?
Et surtout : quelles règles ai-je envie d'écrire maintenant ?
C'est exactement pour cette raison que la filiation constitue la première étape de notre méthode F.I.L.® chez Les Tricoteuses.
Avant de demander « quel métier pourrais-je faire ? », « quelle entreprise pourrais-je créer ? » ou « quelle est la prochaine étape de ma carrière ? », nous préférons comprendre depuis quel endroit la personne prend ses décisions.
Parce qu'on peut changer de métier sans changer son rapport au travail.
On peut créer une entreprise et y reproduire exactement les mêmes mécanismes d'épuisement.
On peut quitter un manager exigeant et devenir une entrepreneuse encore plus exigeante avec elle-même.
On peut chercher davantage de liberté et recréer soi-même toutes les contraintes que l'on voulait fuir.
Changer de cadre ne suffit donc pas toujours.
Détricoter avant de retricoter
C'est de là que vient le nom Les Tricoteuses.
Nous ne cherchons pas à détricoter toute notre histoire.
Nous regardons les mailles.
Celles que nous voulons conserver parce qu'elles font partie de nous et nous donnent de la force.
Celles qui ont été utiles pendant une période de notre vie mais ne le sont plus.
Celles que nous avons héritées sans jamais vraiment les choisir.
Et celles que nous avons désormais envie de tricoter autrement.
Parce qu'à un moment de notre vie professionnelle, la question n'est peut-être plus :
« Qu'est-ce que je devrais faire ? »
Mais plutôt :
« Maintenant que je sais davantage qui je suis, quelle place ai-je envie de donner au travail dans ma vie ? »