Pourquoi les femmes attendent-elles d’être 100 % prêtes pour oser ?
Il y a cette formation que vous regardez depuis des mois sans vous inscrire. Ce poste qui vous attire, mais pour lequel vous estimez ne pas avoir tout à fait le bon profil. Cette augmentation que vous aimeriez demander, ce projet que vous voudriez lancer, cette entreprise que vous imaginez parfois créer, cette reconversion qui revient régulièrement dans un coin de votre tête.
Vous y pensez. Vous vous renseignez. Vous pesez le pour et le contre. Vous cherchez à acquérir une compétence supplémentaire, à sécuriser encore un peu votre situation, à obtenir une certification de plus, à affiner votre projet ou à attendre simplement « le bon moment ».
Et pourtant, le passage à l’action tarde.
Pas nécessairement parce que vous manquez d’envie ou d’ambition, mais parce qu’une petite condition s’est glissée entre votre envie et votre décision : être prête.
Complètement prête, si possible.
Le problème, c’est que ce fameux sentiment d’être prête arrive rarement avant d’avoir commencé. La confiance ne précède pas toujours l’action : elle se construit aussi en agissant, en expérimentant, en se trompant, en ajustant et en découvrant progressivement ce que nous sommes capables de faire, mais aussi ce que nous avons encore besoin d’apprendre.
Alors pourquoi sommes-nous si nombreuses, en tant que femmes, à attendre d’avoir toutes les garanties avant de nous autoriser à essayer ?
Être compétente ne suffit pas toujours à se sentir légitime
Nous avons tendance à présenter le manque de confiance en soi comme un problème individuel. Certaines femmes auraient confiance en elles, d’autres moins, et il faudrait apprendre à « croire davantage en soi ».
C’est un peu court.
Notre sentiment de légitimité ne se construit pas indépendamment de notre environnement. Il est aussi le produit de ce que nous avons appris, des comportements qui ont été valorisés chez nous, des modèles auxquels nous avons eu accès, des opportunités que nous avons rencontrées et de la manière dont notre entourage ou notre milieu professionnel a réagi lorsque nous avons essayé de prendre davantage de place.
Or les filles sont encore largement socialisées à bien faire, à respecter les consignes, à travailler sérieusement, à ne pas déranger, à être agréables et à faire leurs preuves avant de réclamer quelque chose. Plus tard, dans le monde professionnel, cette socialisation ne disparaît évidemment pas à la porte de l’entreprise.
Nous retrouvons alors des femmes qui, malgré leur expérience et tout ce qu’elles ont déjà appris au fil de leur parcours, continuent à considérer qu’elles doivent accumuler les preuves avant de pouvoir prétendre à une nouvelle fonction, prendre la parole sur un sujet, augmenter leurs tarifs ou se présenter comme expertes.
Et nous retrouvons aussi des femmes qui n’ont tout simplement pas encore eu l’occasion d’acquérir certaines compétences, parce qu’elles n’ont pas eu accès aux mêmes formations, aux mêmes responsabilités, aux mêmes réseaux ou aux mêmes opportunités professionnelles.
L’enjeu n’est donc pas de répéter aux femmes qu’elles sont toutes compétentes et qu’elles devraient simplement en prendre conscience. Il est aussi de leur permettre d’apprendre, d’expérimenter, de développer de nouvelles compétences et de ne pas considérer ce qu’elles ne savent pas encore faire comme une raison de rester à leur place.
CF, j’ai écrit il y a quelques semaines un article sur “être à sa place”
La question devient alors : « Est-ce que je dois déjà savoir faire pour avoir le droit d’essayer ? »
Et cette nuance change beaucoup de choses.
Nous avons appris à considérer la compétence comme un préalable, alors qu’elle est aussi une conséquence
Lorsque nous envisageons une évolution professionnelle, nous raisonnons souvent comme si nous devions posséder l’intégralité des compétences nécessaires avant de franchir la porte.
C’est évidemment impossible.
Personne ne sait parfaitement manager avant d’avoir managé. Personne ne maîtrise toutes les dimensions de l’entrepreneuriat avant d’avoir créé son entreprise. Personne ne sait exactement comment occuper un poste à responsabilités avant de l’avoir occupé. Une partie importante de nos compétences professionnelles s’acquiert précisément dans l’expérience.
Pourtant, beaucoup de femmes cherchent à réduire au maximum l’écart entre ce qu’elles savent déjà faire et ce qu’elles devront savoir faire demain. Cet écart est vécu comme une preuve qu’elles ne sont « pas encore prêtes », alors qu’il constitue souvent l’espace normal de l’apprentissage.
C’est particulièrement visible dans l’entrepreneuriat. Combien de femmes retardent leur lancement parce que leur site n’est pas terminé, leur offre pas suffisamment structurée, leur communication pas assez professionnelle ou leur connaissance de la gestion encore imparfaite ?
Pendant ce temps, elles se forment, préparent, améliorent, anticipent et cherchent à maîtriser toujours davantage leur projet avant de le confronter au réel.
Tout cela peut être utile, bien sûr. Mais la préparation peut aussi devenir une manière extrêmement sophistiquée de ne jamais se confronter au réel.
Parce qu’à un moment, il faut sortir du PowerPoint, du business plan, du carnet et de la formation pour aller rencontrer un client, tester une offre, demander un prix, entendre un refus, comprendre ce qui fonctionne et modifier ce qui ne fonctionne pas.
Et c’est souvent là que commence le véritable apprentissage.
La peur de l’échec cache parfois une autre peur : celle d’être jugée
Nous parlons beaucoup de la peur d’échouer, mais je ne suis pas certaine que l’échec soit toujours ce qui nous effraie le plus.
Ce qui fait peur, c’est parfois ce que cet échec pourrait raconter de nous.
Si je candidate et que je ne suis pas retenue, est-ce que cela signifie que je me suis surestimée ? Si je lance mon activité et qu’elle ne fonctionne pas, qu’est-ce que les autres vont penser ? Si je prends la parole et que je me trompe, vais-je perdre ma crédibilité ? Si je demande une augmentation et qu’on me la refuse, aurai-je eu l’air prétentieuse ?
Nous ne redoutons donc pas uniquement le résultat. Nous redoutons l’exposition.
Car oser, c’est devenir visible. C’est déclarer que nous voulons quelque chose, prendre le risque que quelqu’un nous réponde non, nous exposer à la critique, au désaccord et parfois au jugement.
Or les femmes continuent d’être confrontées à une injonction contradictoire : nous devons être ambitieuses, mais pas trop ; affirmées, mais sympathiques ; expertes, mais pas arrogantes ; visibles, mais pas envahissantes. Nous sommes encouragées à prendre notre place tout en étant régulièrement sanctionnées lorsque nous semblons en prendre « trop ».
Dans ce contexte, attendre d’être irréprochable peut devenir une stratégie de protection : si je maîtrise tout, si mon projet est parfaitement préparé, si mes arguments sont incontestables, peut-être qu’on ne pourra rien me reprocher.
Sauf que l’irréprochabilité n’existe pas.
Le perfectionnisme peut devenir une formidable machine à immobiliser
Le perfectionnisme a bonne réputation dans le monde professionnel. Nous l’associons à l’exigence, au sérieux et au travail bien fait.
Mais il existe une différence considérable entre chercher à bien faire et considérer que nous devons atteindre un certain niveau de perfection avant d’avoir le droit d’agir.
Dans le second cas, le perfectionnisme n’améliore plus la qualité de notre travail. Il retarde nos décisions.
Nous peaufinons une présentation au lieu de l’envoyer. Nous suivons une nouvelle formation plutôt que de proposer nos services. Nous travaillons encore notre projet plutôt que de le tester. Nous attendons d’avoir davantage d’expérience avant de candidater à un poste qui nous ferait précisément acquérir cette expérience.
Le perfectionnisme devient alors un mécanisme de contrôle : puisque nous ne pouvons pas contrôler le résultat de notre action, nous essayons au moins de contrôler au maximum les conditions dans lesquelles nous allons agir.
Mais une trajectoire professionnelle ne se construit jamais dans un environnement totalement sécurisé. Elle comporte nécessairement de l’incertitude, des décisions prises avec des informations incomplètes, des rencontres imprévues, des erreurs et des réajustements.
Oser ne consiste donc pas à supprimer l’incertitude. Il consiste à apprendre à avancer avec elle.
Les femmes paient parfois plus cher leurs erreurs
Il serait cependant trop facile de conclure qu’il suffirait aux femmes d’être moins perfectionnistes.
Car si nous développons certains mécanismes de prudence, c’est aussi parce qu’ils ont parfois une fonction.
Dans certains environnements professionnels, les femmes savent qu’elles disposent d’une marge d’erreur plus étroite. Une femme occupant un poste historiquement masculin, une dirigeante, une experte dans un univers très masculin ou une femme qui prend fortement position peut avoir le sentiment que son erreur sera davantage remarquée, commentée ou utilisée pour remettre en cause sa légitimité.
Ajoutons à cela les conséquences professionnelles de la maternité, les interruptions de carrière, le temps partiel, la charge familiale ou encore les inégalités économiques, et l’on comprend pourquoi certaines décisions professionnelles peuvent sembler plus risquées.
Créer une entreprise lorsque l’on porte une part importante de la sécurité financière de son foyer n’est pas la même chose que créer avec un filet de sécurité conséquent. Changer de métier lorsque l’on dispose d’une épargne confortable n’est pas la même chose que changer lorsque chaque mois doit être sécurisé. Refuser un poste ou quitter une entreprise n’a pas non plus les mêmes conséquences selon notre situation personnelle, familiale ou financière.
Toutes les prudences ne sont donc pas des peurs irrationnelles.
La vraie question consiste à distinguer la prudence qui protège d’un risque réel de celle qui nous protège uniquement de l’inconfort d’essayer.
Le syndrome de la bonne élève n’est jamais très loin
C’est un sujet que j’aborde souvent en bilan de compétences. J’ai d’ailleurs rédigé un article sur ce fameux syndrome de la bonne élève il n’y a pas très longtemps.
Il y a aussi, derrière cette attente d’être prête, quelque chose que l’on retrouve dans de nombreuses trajectoires féminines : la recherche d’une validation extérieure.
À l’école, les règles étaient relativement claires. Nous faisions le travail demandé, quelqu’un l’évaluait et nous disait si nous avions réussi. Il existait un programme, des consignes, des notes, des diplômes et des personnes légitimes pour nous dire : « Maintenant, vous pouvez passer à l’étape suivante. »
La vie professionnelle fonctionne beaucoup moins bien ainsi.
Personne ne viendra nécessairement vous annoncer que vous êtes désormais suffisamment préparée pour créer votre entreprise. Personne ne vous remettra un certificat vous autorisant à négocier votre salaire. Personne ne vous appellera forcément pour vous expliquer que vous pouvez devenir manager, changer de métier, prendre des responsabilités ou vous lancer dans un projet qui vous attire.
À un moment, nous devons nous donner nous-mêmes cette autorisation.
Et c’est précisément ce passage qui peut être difficile lorsque nous avons appris à attendre la validation d’une institution, d’un manager, d’un professeur ou d’un expert.
Parce qu’oser implique parfois de faire quelque chose d’assez inconfortable : se choisir avant d’avoir été choisie.
Et si nous arrêtions de chercher à être prêtes ?
Je ne vous proposerai pas de « sortir de votre zone de confort » ou de tout plaquer demain matin au nom de l’audace. Oser n’est pas devenir inconséquente et la prudence n’est pas un défaut.
Mais nous pouvons changer la question.
Au lieu de nous demander :
« Est-ce que je suis prête ? »
nous pouvons nous demander :
« De quoi ai-je réellement besoin pour faire le prochain pas ? »
La différence est immense.
Vous n’avez peut-être pas besoin de savoir exactement comment fonctionnera votre future entreprise dans trois ans. Vous avez peut-être besoin de tester votre offre auprès de trois clientes.
Vous n’avez peut-être pas besoin de posséder toutes les compétences indiquées dans une offre d’emploi. Vous avez besoin d’identifier celles que vous maîtrisez déjà, celles que vous pourrez acquérir et de déterminer si vous avez envie d’apprendre ce métier.
Vous n’avez peut-être pas besoin d’être certaine de vouloir changer complètement de voie. Vous pouvez commencer par rencontrer quelqu’un qui exerce le métier qui vous attire, suivre une journée d’immersion ou explorer plusieurs scénarios.
Vous n’avez peut-être pas besoin d’avoir confiance en vous pour demander cette augmentation. Vous avez besoin de préparer vos arguments et d’accepter que la réponse ne vous appartient pas entièrement.
C’est beaucoup moins spectaculaire qu’un grand saut dans le vide.
Et beaucoup plus efficace.
Nous ne devenons pas prêtes avant d’oser. Nous le devenons aussi parce que nous avons osé.
Nous avons parfois une représentation inversée du courage professionnel. Nous imaginons qu’un jour, après avoir suffisamment réfléchi, travaillé, appris et gagné en confiance, nous ressentirons enfin cette certitude intérieure qui nous permettra d’avancer.
Mais cette certitude n’arrive pas toujours.
Parce qu’une partie de ce dont nous avons besoin pour avancer se trouve précisément de l’autre côté de l’action.
Elle apparaît lorsque nous avons envoyé cette candidature et découvert comment se déroule un entretien pour ce type de poste. Lorsque nous avons annoncé notre prix pour la première fois et observé la réaction de notre interlocutrice. Lorsque nous avons animé notre premier atelier et compris ce que nous devions améliorer. Lorsque nous avons posé une limite, demandé quelque chose, pris la parole ou essayé un nouveau métier.
Et parfois, nous découvrons aussi que nous n’étions effectivement pas prêtes sur certains aspects. Qu’il nous manque une compétence, une connaissance, une sécurité financière, un réseau ou une expérience. Mais cette information est précieuse, parce qu’elle nous permet enfin de travailler sur un besoin réel plutôt que de poursuivre indéfiniment une préparation générale destinée à nous rassurer.
Voilà peut-être ce que nous devons réapprendre collectivement : nous n’avons pas besoin d’être certaines de réussir pour avoir le droit d’essayer, pas plus que nous n’avons besoin de tout savoir pour avoir le droit d’apprendre.
Être prête à 100 % est une promesse rassurante, mais largement fictive. Il restera toujours une compétence à acquérir, une information manquante, un risque à mesurer, un doute à résoudre ou une expérience que nous n’avons pas encore vécue.
Alors, la prochaine fois que vous vous surprendrez à penser « je ne suis pas encore prête », essayez peut-être une autre question : qu’est-ce qui me manque réellement pour avancer, et qu’est-ce que j’attends uniquement pour me sentir enfin autorisée à essayer ?
La réponse pourrait bien vous faire gagner quelques mois. Parfois quelques années.
Et si votre « je ne suis pas prête » racontait autre chose ?
Il n’est pas toujours simple de faire seule la différence entre ce qui relève d’un manque réel de compétences, d’un besoin de sécurité, d’un environnement professionnel qui ne nous convient plus, d’une peur du changement ou de freins que nous avons tellement intégrés que nous ne les voyons même plus.
C’est aussi pour cela que nous avons créé, chez Les Tricoteuses, le diagnostic d’écologie professionnelle. Il ne s’agit pas d’un énième test destiné à vous expliquer quel métier vous devriez exercer ou à vous dire qu’il suffirait d’avoir davantage confiance en vous. Il permet de regarder votre situation professionnelle dans son ensemble : ce qui vous donne encore de l’énergie, ce qui vous en prend, ce qui a du sens pour vous, les ressources sur lesquelles vous pouvez vous appuyer, votre environnement, votre équilibre, vos marges de manœuvre et votre liberté.
Parce qu’avant de vous demander d’oser davantage, nous préférons vous aider à comprendre ce qui mérite réellement de changer et ce dont vous avez besoin pour pouvoir avancer.
Et peut-être que votre prochain pas ne sera pas immense. Il n’a pas besoin de l’être.
Il a simplement besoin d’être le vôtre.