Pourquoi procrastine-t-on ?

Nous avons toutes déjà vécu ce moment. Un dossier à terminer, un mail important auquel répondre, une candidature à envoyer, une décision professionnelle à prendre, une idée que nous aimerions enfin concrétiser… Nous savons parfaitement ce que nous devrions faire et, pourtant, nous faisons autre chose.

Nous rangeons notre bureau, nous répondons à trois messages sans importance, nous ouvrons un nouvel onglet ou nous décidons soudainement qu’il est absolument nécessaire de refaire notre planning de la semaine. Nous attendons d’avoir davantage de temps, d’énergie, de visibilité ou simplement de nous sentir « prêtes ».

Puis arrive cette petite phrase particulièrement efficace pour nous culpabiliser : « Il faut vraiment que j’arrête de procrastiner. »

Comme si procrastiner était essentiellement une mauvaise habitude, un problème d’organisation, de discipline ou de volonté qu’un agenda mieux tenu, une bonne méthode de productivité et un peu plus de sérieux pourraient résoudre.

Pourtant, la procrastination raconte souvent quelque chose de beaucoup plus intéressant sur notre rapport au travail, à la réussite, à l’échec et parfois même à nous-mêmes. Car nous ne procrastinons pas nécessairement parce que nous ne voulons pas faire. Nous procrastinons aussi parce que faire nous confronte à quelque chose.

Procrastiner, ce n’est pas simplement remettre au lendemain

La procrastination est souvent définie comme le fait de repousser volontairement une tâche alors même que nous savons que ce report risque de nous mettre en difficulté. Cette définition permet déjà de comprendre pourquoi elle est si déroutante : nous savons qu’il faudrait agir, nous savons parfois exactement comment agir et nous pouvons même avoir envie que les choses avancent.

Pourtant, nous n’agissons pas.

C’est précisément pour cette raison que les conseils classiques sur la gestion du temps trouvent rapidement leurs limites. Si la procrastination était uniquement un problème d’organisation, il suffirait de découper nos tâches, de bloquer deux heures dans notre agenda et de désactiver les notifications de notre téléphone.

Cela fonctionne parfois. Mais pas toujours. Parce que certaines tâches sont beaucoup plus chargées émotionnellement que d’autres.

Nous pouvons passer une matinée entière à accomplir une quantité impressionnante de petites choses et rester incapable d’envoyer le mail qui pourrait changer la suite de notre parcours professionnel. Nous pouvons travailler énormément tout en repoussant depuis six mois la décision dont nous savons pourtant qu’elle devient incontournable.

La question intéressante n’est donc pas seulement : « Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à m’y mettre ? »

Elle est aussi : « Qu’est-ce que cette action représente pour moi ? »

Nous procrastinons souvent pour éviter une émotion, pas une tâche

Prenons une situation très simple. Vous devez envoyer une candidature pour un poste qui vous attire réellement.

Objectivement, la tâche est assez banale : relire votre CV, rédiger quelques lignes, joindre les documents et cliquer sur « envoyer ». Pourtant, vous pouvez passer plusieurs jours à modifier une phrase, chercher un nouveau modèle de CV ou vous convaincre que vous le ferez demain.

Ce que vous évitez n’est peut-être pas la rédaction de la candidature. Vous évitez ce qui vient ensuite : la possibilité de ne pas être retenue, le sentiment de ne pas être suffisamment compétente, la peur d’être jugée. Mais parfois aussi la possibilité inverse : être retenue et devoir réellement quitter un emploi, changer d’environnement, négocier un salaire ou prendre une place que vous n’êtes pas certaine de vous autoriser à occuper.

La procrastination permet alors quelque chose de très efficace à court terme : ne pas avoir à affronter immédiatement l’émotion associée à l’action.

Le problème, évidemment, est que le soulagement ne dure pas. La tâche reste là, accompagnée désormais d’une couche supplémentaire de culpabilité.

Le perfectionnisme fabrique énormément de procrastination

Nous imaginons souvent la personne qui procrastine comme quelqu’un qui manque de rigueur. Dans la réalité, nous rencontrons aussi beaucoup de procrastination chez des femmes extrêmement exigeantes avec elles-mêmes.

Lorsqu’un travail doit être excellent, qu’une décision doit être parfaitement réfléchie, qu’un projet doit être totalement abouti avant d’être présenté et qu’une prise de parole doit être irréprochable avant d’être rendue publique, commencer devient beaucoup plus difficile.

Car commencer signifie accepter l’imperfection.

Une première version sera forcément incomplète. Une idée aura besoin d’être confrontée à la réalité. Une entreprise ne disposera jamais de toutes les réponses avant son lancement. Une reconversion comportera toujours une part d’incertitude.

Or certaines d’entre nous ont appris à sécuriser leur place professionnelle par la qualité de ce qu’elles produisent. Être sérieuse, compétente, préparée, fiable, ne pas faire de vagues et surtout ne pas rendre quelque chose de médiocre sont devenus des réflexes profondément installés.

La procrastination peut alors devenir paradoxalement l’une des conséquences du perfectionnisme : puisque je ne suis pas certaine de pouvoir faire suffisamment bien, je retarde le moment de commencer.

Parfois, nous procrastinons parce que nous ne savons pas vraiment ce que nous voulons

Il existe une autre procrastination que nous confondons facilement avec un manque de motivation : celle qui apparaît lorsque notre direction n’est plus claire.

Vous savez qu’il faudrait « réfléchir à votre avenir ». Développer votre entreprise. Changer de métier. Chercher un nouvel emploi. Vous former. Revoir votre organisation.

Mais derrière ces formulations se cachent des dizaines de décisions qui n’ont pas encore été prises.

Changer de métier, oui, mais pour aller vers quoi ? Développer son entreprise, oui, mais est-ce réellement davantage de chiffre d’affaires que vous cherchez, ou davantage de stabilité, de temps, de liberté ? Chercher un nouvel emploi, oui, mais souhaitez-vous retrouver le même métier ailleurs ou remettre en question votre trajectoire ?

Lorsque l’objectif reste flou, notre cerveau ne dispose pas réellement d’une action à réaliser. Il dispose d’une immense question à résoudre.

Et nous appelons parfois « procrastination » ce qui est en réalité un manque de clarification.

Avant de vous demander comment devenir plus productive, il peut donc être beaucoup plus utile de vous demander ce que vous essayez réellement de construire.

Il existe aussi une procrastination liée à l’épuisement

Nous vivons dans une culture professionnelle qui transforme facilement les difficultés individuelles en défauts personnels. Nous manquons d’organisation, nous gérons mal notre temps, nous devrions apprendre à prioriser.

Pourtant, lorsque chaque tâche devient une montagne, que les décisions les plus simples demandent un effort disproportionné et que nous passons notre temps à repousser ce que nous faisions autrefois facilement, la question de l’énergie disponible mérite d’être posée.

Nous ne pouvons pas demander indéfiniment à notre volonté de compenser un environnement professionnel qui nous épuise.

La surcharge, les interruptions permanentes, la charge mentale, l’absence de reconnaissance, le sentiment de ne jamais avoir terminé, le manque d’autonomie ou l’accumulation des responsabilités réduisent progressivement notre capacité à nous mettre en mouvement.

Dans ces situations, installer une nouvelle application de productivité ne règle pas grand-chose. Le véritable sujet devient celui de l’écologie de notre travail : avons-nous encore suffisamment d’énergie, de disponibilité mentale, de sens et de marge de manœuvre pour faire ce que nous nous demandons de faire ?

La procrastination peut aussi être liée à un fonctionnement neuroatypique

Chez certaines personnes neuroatypiques, notamment celles présentant un TDAH, la procrastination peut avoir une origine différente. Elle est notamment liée aux fonctions exécutives, celles qui nous permettent de commencer une tâche, d’organiser les différentes étapes, de hiérarchiser nos priorités, de maintenir notre attention ou encore d’appréhender le temps.

C’est ce qui explique ce paradoxe parfois difficile à comprendre : savoir exactement ce que nous devons faire, avoir réellement envie de le faire, connaître les conséquences si nous ne le faisons pas… et pourtant ne pas réussir à commencer. Certaines tâches, particulièrement lorsqu’elles sont répétitives, administratives, longues ou peu stimulantes, peuvent demander un effort considérable de mise en action, tandis que l’urgence, la nouveauté ou l’intérêt vont au contraire favoriser la mobilisation.

Chez les femmes, cette réalité mérite d’autant plus d’être évoquée que le TDAH a longtemps été moins bien repéré, certaines ayant développé d’importantes stratégies de compensation. Elles peuvent alors interpréter leurs difficultés comme un manque de discipline ou d’organisation et passer des années à essayer de « mieux se gérer », alors que leur fonctionnement nécessite surtout des stratégies différentes.

Évidemment, procrastiner ne signifie pas avoir un TDAH. Mais lorsque cette difficulté est ancienne, récurrente et qu’elle concerne également l’attention, l’organisation, la gestion du temps ou le passage à l’action, il peut être intéressant de ne pas réduire systématiquement le problème à un manque de volonté.

Chez les femmes, la procrastination mérite aussi d’être regardée à travers ce que nous avons appris à nous autoriser

Toutes les procrastinations ne sont évidemment pas féminines. Mais certaines prennent une dimension particulière lorsque nous observons la manière dont les femmes sont encore socialisées et la place qu’elles occupent dans le monde professionnel.

Nous pouvons avoir appris à être compétentes avant d’être visibles, à attendre de maîtriser avant de nous déclarer légitimes, à ne pas déranger, à anticiper les besoins des autres, à prendre en charge davantage de tâches invisibles ou à considérer qu’une décision importante nécessite encore un peu de préparation.

Cela peut produire des situations très concrètes : repousser une négociation salariale, ne pas candidater à un poste dont nous ne remplissons pas 100 % des critères, retarder le lancement d’une offre parce qu’elle pourrait encore être améliorée, attendre avant de prendre la parole publiquement sur notre expertise, reporter une augmentation de tarifs ou préparer encore et encore un projet avant d’oser le présenter.

Dans ces situations, nous ne manquons pas nécessairement de courage ou d’ambition. Nous pouvons simplement avoir développé une exigence beaucoup plus élevée concernant le moment où nous nous considérons suffisamment prêtes pour agir.

Et ce seuil peut devenir tellement élevé qu’il nous immobilise.

Toutes les procrastinations ne racontent donc pas la même chose

C’est probablement le point le plus important : chercher à supprimer la procrastination sans comprendre sa fonction revient parfois à traiter le symptôme plutôt que le problème.

Si je repousse parce que j’ai peur d’échouer, je n’ai pas besoin de la même réponse que si je repousse parce que je suis épuisée. Si je procrastine parce que je cherche la perfection, le problème n’est pas le même que si mon objectif est tellement flou que je ne sais pas quelle première action entreprendre. Et si mon fonctionnement cognitif rend l’initiation d’une tâche particulièrement difficile, me répéter que je dois faire preuve de davantage de discipline risque surtout d’ajouter de la culpabilité au problème initial.

La prochaine fois que vous vous surprenez à procrastiner, essayez donc de remplacer « Pourquoi suis-je incapable de m’y mettre ? » par quelques questions beaucoup plus précises :

  • Qu’est-ce que je repousse exactement ?

  • Qu’est-ce qui risque de se passer si je le fais réellement ?

  • Quelle émotion cette action provoque-t-elle chez moi ?

  • Est-ce que je sais précisément ce que j’ai à faire ?

  • Est-ce que je veux réellement atteindre cet objectif, ou est-ce simplement quelque chose que je pense devoir vouloir ?

  • Ai-je peur de mal faire, d’échouer, d’être jugée… ou même de réussir ?

  • Ai-je suffisamment d’énergie pour réaliser cette tâche ?

  • Est-ce la tâche elle-même qui me bloque ou la manière dont elle est organisée ?

  • Quelle serait la plus petite action qui me permettrait de sortir de l’immobilité ?

Les réponses seront probablement beaucoup plus utiles qu’une nouvelle liste de tâches.

Et si votre procrastination était une information ?

Il ne s’agit évidemment pas de transformer chaque dossier repoussé au lendemain en grande interrogation existentielle. Nous procrastinons aussi parce qu’une tâche est pénible, parce que notre téléphone est plus attirant ou parce que nous avons simplement envie de faire autre chose.

Mais lorsqu’une procrastination devient répétitive, lorsqu’elle concerne toujours les mêmes sujets ou lorsqu’elle nous empêche d’avancer sur des décisions importantes, elle mérite d’être observée autrement.

Parce qu’elle peut révéler un décalage entre ce que nous faisons et ce que nous voulons, une peur que nous n’avons jamais réellement nommée, une exigence devenue paralysante, une fatigue que nous continuons d’ignorer, un fonctionnement cognitif auquel notre organisation n’est pas adaptée, une difficulté à prendre notre place ou simplement un projet qui n’est pas encore suffisamment clair pour devenir une action.

Dans ce cas, l’objectif n’est peut-être pas de devenir une femme qui ne procrastine jamais.

Il est de comprendre ce que nous raconte notre résistance lorsqu’une partie de nous veut avancer et qu’une autre appuie sur le frein.

Et cette question-là peut nous apprendre beaucoup plus de choses sur notre vie professionnelle que n’importe quelle méthode de productivité.


Si votre procrastination s’accompagne d’une perte de sens, d’énergie ou d’une difficulté à vous projeter professionnellement, notre diagnostic d’écologie professionnelle vous permet de faire le point sur votre situation.

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La peur de ne pas être à sa place