Le jour où j’ai compris que "tenir" n’était pas une solution

Pendant longtemps, j’ai cru que ma capacité à tenir était l’une de mes plus grandes forces.

J’étais fière de cette faculté à avancer malgré les périodes complexes, à trouver des solutions lorsque les situations devenaient difficiles, à continuer à porter mes projets même lorsque les journées étaient trop courtes et que les responsabilités semblaient parfois dépasser l’énergie disponible. Dans mon parcours d’entrepreneuse, cette capacité à ne pas abandonner m’a permis de créer plusieurs entreprises, de développer des projets qui avaient du sens pour moi et d’accompagner d’autres personnes dans leurs propres évolutions professionnelles.

J’ai longtemps associé cette endurance à une forme de courage.

Comme beaucoup de femmes, j’avais appris à être celle qui organise, celle qui anticipe, celle qui trouve une solution, celle sur qui les autres peuvent compter. Cette capacité à gérer plusieurs sujets en même temps était devenue presque une seconde nature. Elle faisait partie de mon identité professionnelle et personnelle.

J’étais entrepreneure, maman, engagée dans la vie publique et investie dans des projets qui portaient mes valeurs. Chaque rôle avait du sens pour moi. Chaque engagement répondait à une envie profonde de contribuer, de construire et de transmettre.

Mais, progressivement, sans que je m’en rende compte immédiatement, quelque chose a commencé à changer.

Je continuais à avancer, mais je n’avançais plus avec la même énergie. Je continuais à prendre des décisions, mais elles me demandaient davantage d’efforts. Je continuais à porter mes projets, mais je ressentais de moins en moins cette sensation d’élan qui m’avait toujours animée.

Je pensais simplement traverser une période intense.

Comme beaucoup de personnes qui connaissent l’épuisement professionnel, je me suis dit que cela finirait par passer. Qu’il fallait simplement tenir encore un peu. Que le prochain projet terminé, la prochaine échéance passée ou la prochaine période plus calme me permettrait de retrouver mon équilibre.

Sauf que les périodes plus calmes n’arrivent jamais vraiment lorsque l’on fonctionne en permanence dans l’adaptation.

Il y a toujours une nouvelle urgence, une nouvelle responsabilité, une nouvelle raison de repousser le moment où l’on prend enfin le temps de s’écouter.

Nous sommes nombreuses à avoir appris à tenir

Avec le recul, je réalise que cette histoire n’est pas uniquement la mienne.

C’est celle de nombreuses femmes que je rencontre aujourd’hui dans mes accompagnements.

Des femmes qui ont construit leur parcours avec beaucoup d’engagement, qui ont toujours fait preuve de sérieux, qui ont appris à s’adapter aux changements et qui ont souvent développé une grande capacité à prendre soin des autres.

Ces qualités sont précieuses. Elles permettent de devenir une professionnelle engagée, une entrepreneure impliquée, une collègue fiable ou une manageuse attentive.

Mais elles peuvent aussi devenir un piège lorsque l’on oublie de se demander ce que cette manière de fonctionner nous coûte.

Car il existe une différence importante entre être capable de traverser une période difficile et vivre constamment dans une logique de résistance.

Tenir quelques semaines pour traverser une étape particulière peut être nécessaire.

Tenir pendant des mois ou des années sans questionner le chemin emprunté finit souvent par nous éloigner de nous-mêmes.

Le "je vais gérer" qui cache parfois beaucoup plus qu’il ne dit

Pendant longtemps, la phrase "je vais gérer" m’a accompagnée.

Elle semble positive. Elle donne une impression de maîtrise et de solidité. Elle renvoie l’image d’une personne capable de faire face, même lorsque les circonstances sont compliquées.

Mais avec le temps, j’ai compris qu’elle pouvait aussi cacher une autre réalité.

Parfois, "je vais gérer" signifie que l’on repousse ses propres besoins (et que l’on affectionne la procrastination")

Que l’on accepte une charge supplémentaire alors que l’on est déjà au maximum.

Que l’on attend avant de demander de l’aide.

Que l’on se persuade que prendre soin de soi pourra attendre.

Le problème n’est pas de savoir gérer les difficultés. Nous avons toutes besoin de cette capacité dans nos vies professionnelles.

Le problème apparaît lorsque gérer devient notre seul mode de fonctionnement.

Lorsque nous ne construisons plus nos choix à partir de nos envies, de nos valeurs ou de notre énergie disponible, mais uniquement à partir de notre capacité à supporter davantage.

Le burn-out m’a obligée à regarder les choses autrement

Mon burn-out a marqué une rupture dans mon parcours.

Il ne m’a pas seulement arrêtée dans mon rythme professionnel. Il m’a obligée à questionner une croyance profondément ancrée : celle selon laquelle réussir signifiait être capable d’en faire toujours plus.

Cette période m’a appris que continuer n’était pas forcément avancer.

Elle m’a appris que remplir ses journées n’était pas forcément être utile.

Elle m’a appris qu’une réussite professionnelle qui se construit au détriment de soi finit toujours par avoir un coût.

J’ai alors fait des choix importants, notamment celui de vendre l’une de mes entreprises pour préserver mon équilibre et retrouver une manière d’entreprendre qui correspondait davantage à la personne que j’étais devenue.

Cette décision aurait pu être perçue comme un recul.

Pour moi, elle a été tout l’inverse.

Elle a été une manière de reprendre le contrôle sur mon parcours.

J’ai compris que renoncer à certaines choses ne signifiait pas échouer. Parfois, c’est justement ce qui permet de continuer à avancer dans une direction plus juste.

Le vrai sujet n’est pas toujours "comment tenir davantage"

Aujourd’hui, lorsque j’échange avec des femmes qui s’interrogent sur leur avenir professionnel, je remarque que beaucoup arrivent avec la même difficulté : elles cherchent d’abord à comprendre comment elles pourraient réussir à continuer.

Elles cherchent une nouvelle organisation.

Une meilleure gestion du temps.

Une nouvelle méthode pour être encore plus efficaces.

Voir elles se focalisent sur un retour rapide à l’emploi.

Mais parfois, la question n’est pas de savoir comment tenir davantage.

La question est plutôt de comprendre pourquoi nous nous sommes retrouvées dans une situation où tenir est devenu nécessaire.

Est-ce que notre environnement professionnel correspond encore à nos valeurs ?

Est-ce que notre rythme de travail respecte réellement nos besoins ?

Est-ce que nous avons encore envie de construire la suite de notre parcours de cette manière ?

Ces questions ne sont pas des signes de faiblesse ou de manque d’ambition.

Au contraire, elles témoignent souvent d’une volonté de construire quelque chose de plus durable.

Apprendre à choisir plutôt qu’à subir

C’est aussi ce qui explique la raison d’être des Tricoteuses.

À travers les bilans de compétences, les formations et les accompagnements que nous proposons, nous rencontrons des femmes qui ressentent souvent qu’un changement est nécessaire, sans toujours savoir quelle forme il doit prendre.

Elles ne cherchent pas forcément toutes à changer de métier ou à entreprendre.

Certaines souhaitent retrouver du sens dans leur activité actuelle.

D’autres veulent développer de nouvelles compétences.

Certaines envisagent une reconversion ou un projet entrepreneurial.

Mais toutes ont besoin, à un moment donné, de prendre du recul pour comprendre où elles en sont et où elles souhaitent aller.

Parce qu’un parcours professionnel ne devrait pas être une succession de périodes durant lesquelles l’on tient jusqu’aux prochaines vacances ou jusqu’au prochain moment de répit.

Il devrait aussi être un espace où l’on peut évoluer, apprendre, contribuer et se sentir pleinement à sa place.

Le jour où j’ai compris que tenir n’était pas une solution, j’ai arrêté de chercher à être celle qui pouvait tout porter.

J’ai commencé à construire une vie professionnelle dans laquelle je pouvais aussi respirer.

Et c’est cette conviction qui guide aujourd’hui mon engagement : accompagner les femmes pour qu’elles puissent construire un parcours qui ne repose pas uniquement sur leur capacité à résister, mais sur leur capacité à choisir.

Avec toute mon affection et ma sororité

Marie

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