Une nuit d’insomnie, deux livres et le nom de mon entreprise
Je ne sais plus exactement quelle heure il était, ni même depuis combien de temps je tournais dans mon lit, mais je me souviens très bien de cette période où Les Tricoteuses n’étaient pas encore Les Tricoteuses. Le projet était là, il prenait de plus en plus de place dans ma tête, j’en dessinais progressivement les contours, mais il lui manquait encore quelque chose d’assez essentiel quand on crée une entreprise : un nom.
Et trouver un nom d’entreprise est un exercice assez étrange. Il faut réussir à faire tenir dans quelques lettres ce que l’on n’arrive parfois pas encore soi-même à expliquer complètement. À ce moment-là, je savais que je voulais travailler sur les parcours professionnels des femmes, créer un endroit qui ne ressemble pas vraiment à ce qui existait et proposer une autre manière de penser le travail, les transitions et les choix professionnels. Tout n’était évidemment pas aussi construit qu’aujourd’hui, mais l’intention était déjà très présente.
Le nom, lui, ne venait pas.
Et puis une nuit, alors que je n’arrivais pas à dormir, j’ai ouvert un livre qu’une amie m’avait offert sur l’histoire des Françaises.
Cette nuit-là, je rencontre les Tricoteuses
Au fil de ma lecture, je découvre les Tricoteuses de la Révolution française, ces femmes présentes dans la vie politique révolutionnaire et auxquelles l’Histoire a donné ce nom parce qu’elles tricotaient notamment dans les tribunes pendant qu’elles assistaient aux débats.
Je me souviens moins du détail de ce que je lis ce soir-là que de ma réaction au mot.
Tricoteuses.
Il y avait quelque chose qui m’accrochait. D’abord parce qu’il s’agissait de femmes qui occupaient une place dans une histoire politique dont elles ont pourtant longtemps été racontées à la marge. Ce n’était pas complètement anodin pour moi. Mais surtout parce qu’en lisant ce mot, mon cerveau a immédiatement fait ce qu’il fait très souvent : il est parti chercher ailleurs, a relié une idée à une autre et a ressorti quelque chose que j’avais lu plusieurs mois auparavant.
Quelques mois plus tôt, j’avais refermé un livre de Michelle Obama dans lequel elle racontait notamment la place que le tricot avait prise dans sa vie. J’avais été marquée par cette idée d’un geste extrêmement concret, répétitif, presque banal, qui pouvait aussi participer à une forme de reconstruction et permettre de reprendre le fil.
Je n’avais évidemment pas lu ce passage en pensant : « tiens, voilà le nom de ma prochaine entreprise ». J’avais refermé le livre et poursuivi ma vie. Mais l’idée était restée quelque part.
Et cette nuit d’insomnie, elle est revenue.
J’ai commencé à détricoter le mot
C’est probablement à cet instant que le nom s’est réellement construit dans ma tête.
J’avais d’un côté ces Tricoteuses de la Révolution que je venais de découvrir, de l’autre ce souvenir de lecture de Michelle Obama, et au milieu le projet d’entreprise sur lequel je travaillais depuis des mois. Trois choses qui n’avaient a priori rien à voir les unes avec les autres venaient soudainement de se rejoindre.
Parce que qu’est-ce que j’avais envie de faire, au fond, avec cette entreprise ?
Détricoter et retricoter les parcours professionnels des femmes.
Cette image correspondait incroyablement bien à ce que j’essayais de construire.
Quand une femme arrive à un moment de sa vie où elle interroge son travail, elle n’arrive jamais avec une page blanche. Elle arrive avec vingt, trente ou quarante années de fils déjà entremêlés. Il y a son éducation, son milieu familial, les études qu’elle a faites ou qu’elle n’a pas faites, les métiers qu’elle connaissait quand elle a dû choisir une orientation, ce qu’on lui a appris sur la réussite, l’argent ou la sécurité. Il y a les expériences accumulées, les compétences acquises sans toujours les voir, les rencontres, les choix assumés et ceux qui l’ont été beaucoup moins. Il y a aussi tout ce qui s’est passé dans sa vie personnelle et qui a forcément eu des conséquences sur sa vie professionnelle.
À l’époque, je ne parlais pas encore de tout cela avec les mots que j’utilise aujourd’hui. Je n’avais pas encore formalisé la méthode F.I.L.®, je n’avais pas construit notre travail autour de la Filiation, de l’Intention et de la Libération et je n’utilisais évidemment pas encore le concept d’écologie professionnelle.
Mais je savais déjà que je ne voulais surtout pas accompagner les femmes en faisant comme si leur parcours commençait le jour où elles poussaient notre porte.
Je voulais que l’on puisse regarder ce qui avait été tricoté jusque-là, comprendre avec quels fils et pourquoi certaines mailles avaient pris cette forme. Puis décider de ce que l’on voulait garder, de ce qu’il fallait défaire et de ce que l’on pouvait assembler autrement.
Je ne voulais pas aider les femmes à « repartir de zéro ». Cette expression m’a toujours dérangée, parce que personne ne repart jamais de zéro. On repart de soi, de son histoire, de ce que l’on sait faire, de ce que l’on a compris et parfois aussi de ce que l’on ne veut plus.
Alors oui, on pouvait détricoter.
Mais surtout, on pouvait retricoter.
Et cette nuit-là, dans mon lit avec mon bouquin, Les Tricoteuses sont nées.
Ce qui me plaît aujourd’hui, c’est tout ce que je n’avais pas prévu
Quand je repense à ce moment quelques années plus tard, je pourrais facilement reconstruire l’histoire et faire croire que j’avais déjà imaginé toute la marque, son vocabulaire, sa méthode et son développement. Ce serait joli, mais ce serait faux.
Je n’avais pas une stratégie de marque géniale cachée derrière ce choix. Je n’avais pas dessiné un grand schéma avec « tricot → fil → méthode F.I.L.® → collectif → Académie ». Je n’avais pas prévu que nous parlerions un jour de détricoter une stratégie d’entreprise, de retricoter un projet professionnel ou que le mot « fil » finirait par devenir le nom de notre méthode.
J’avais simplement eu un déclic.
Et c’est justement ce que je trouve intéressant avec le recul : le projet a grandi à l’intérieur de son nom sans jamais avoir besoin d’en sortir.
Au fur et à mesure que j’ai accompagné des femmes, que je me suis formée, que j’ai lu, cherché, documenté et approfondi les mécanismes qui façonnent nos parcours professionnels, ce que j’avais intuitivement mis derrière ce mot s’est précisé. La question des héritages a pris une place centrale. J’ai compris à quel point notre rapport au travail avait une histoire, combien nos choix professionnels étaient influencés par ce qui nous avait précédées et pourquoi il fallait parfois comprendre ces fils avant de pouvoir décider librement de la suite.
Puis est née la méthode F.I.L.® — Filiation, Intention, Libération.
Je trouve assez vertigineux de penser que ce « fil » était déjà là, plusieurs années auparavant, dans cette nuit où je cherchais simplement le nom de mon entreprise.
Et puis, il y avait « Les »
Avec le temps, j’ai aussi compris que j’étais attachée à une autre partie du nom à laquelle je n’avais peut-être pas donné autant d’importance cette nuit-là : le pluriel.
Je n’ai pas créé « La Tricoteuse ». J’ai créé Les Tricoteuses.
Or, plus l’entreprise grandit, plus ce pluriel prend du sens.
Les Tricoteuses, ce n’est pas Marie Nédellec et des femmes que j’accompagne. Ce sont toutes celles qui font vivre cet écosystème. Celles qui viennent faire un bilan de compétences, celles qui entreprennent, celles qui arrivent à un atelier sans connaître personne et repartent avec trois contacts, celles qui deviennent ambassadrices, celles qui transmettent leur expertise, celles qui recommandent une autre Tricoteuse, celles qui travaillent ensemble après s’être rencontrées chez nous.
Au départ, je pensais surtout au fait de détricoter et retricoter les parcours professionnels. Je n’avais probablement pas encore mesuré que nous allions aussi tricoter des liens entre les femmes.
Et pourtant, aujourd’hui, c’est devenu indissociable du reste.
Est-ce que je choisirais encore ce nom aujourd’hui ?
Sans hésiter.
Et pourtant, il m’en a parfois fait voir de toutes les couleurs. Il faut expliquer que non, nous ne vendons pas de laine. Oui, certaines personnes pensent encore que nous sommes un club de tricot. Et il est probablement moins immédiatement explicite qu’un nom contenant « carrière », « compétences » ou « entrepreneuriat ».
Mais je crois justement que je n’aurais jamais pu construire la même entreprise avec un nom parfaitement descriptif.
Parce que Les Tricoteuses est devenu beaucoup plus qu’un nom posé sur une façade ou en haut d’un site internet. Il nous a donné un imaginaire, un vocabulaire, une manière de raconter ce que nous faisons et, finalement, une manière de penser notre métier.
Il y a quelques années, une amie m’a offert un livre. Une nuit, je n’ai pas réussi à dormir. J’y ai découvert des femmes de la Révolution française, mon cerveau est reparti chercher un passage lu quelques mois auparavant chez Michelle Obama, et tout cela est venu rencontrer une entreprise qui n’avait pas encore de nom.
Je n’avais évidemment aucune idée de tout ce que j’allais tricoter derrière.
Et c’est sans doute ce que j’aime le plus dans cette histoire.