Quand le doute nous pousse à nous isoler
C’est une image que j’utilise depuis des années parce que je la trouve particulièrement juste pour parler de ce qui peut se passer dans notre vie professionnelle lorsque nous traversons une période de doute, d’échec ou simplement d’incertitude.
Une huître, lorsqu’elle se sent menacée, ferme sa coquille.
Nous faisons parfois exactement la même chose.
Quand tout va bien, nous échangeons, nous rencontrons, nous racontons nos projets, nous sollicitons notre réseau. Mais lorsque les choses deviennent plus compliquées, le mouvement peut s’inverser.
On parle moins, on se montre moins, on demande moins.
Et paradoxalement, c’est souvent au moment où nous aurions le plus besoin des autres que nous nous isolons.
Pourquoi fermons-nous la coquille ?
Il y a évidemment la peur du jugement.
Dire « je ne sais pas », « je n’y arrive pas », « je ne sais plus très bien ce que je veux » ou « j’ai besoin d’aide » nous place dans une position de vulnérabilité.
Et dans un monde professionnel qui valorise énormément la maîtrise, la performance et la capacité à trouver des solutions, montrer que l’on doute n’est pas toujours confortable.
Il y a aussi la comparaison.
Il suffit parfois de quelques minutes sur LinkedIn pour avoir l’impression que tout le monde avance pendant que nous faisons du surplace. Les autres annoncent une promotion, un nouveau client, un lancement, un changement de poste ou un projet formidable.
Évidemment, personne ne publie : « Aujourd’hui, j’ai passé trois heures à me demander ce que je foutais là. »
Et pourtant, ces journées existent aussi.
Simplement, elles sont beaucoup moins visibles.
Alors, quand nous-mêmes traversons une période plus fragile, nous pouvons avoir tendance à nous éloigner de celles et ceux qui nous renvoient, malgré eux, à ce que nous pensons ne pas réussir.
Et puis il y a cette petite phrase que j’entends très souvent chez les femmes que nous accompagnons :
« Je devrais être capable de me débrouiller toute seule. »
Comme si demander de l’aide était la preuve que nous n’étions pas suffisamment compétentes.
Nous avons appris à montrer le résultat, beaucoup moins le chemin
Je pense qu’une partie du problème est là.
Dans le monde professionnel, nous avons pris l’habitude de raconter les choses une fois qu’elles sont terminées.
On annonce le nouveau poste. Beaucoup moins les dix candidatures sans réponse qui l’ont précédé.
On célèbre une réussite. On raconte rarement les hésitations, les erreurs et les changements de direction qui ont permis d’y arriver.
Nous montrons le résultat. Très rarement le chemin.
À force, nous finissons par croire que les autres avancent de manière beaucoup plus linéaire que nous. Et lorsque notre propre chemin devient chaotique, nous pouvons rapidement en conclure qu’il y a un problème chez nous.
Alors nous fermons encore un peu plus la coquille.
À l’intérieur de la coquille, nos pensées tournent en circuit fermé
Le problème de l’isolement n’est pas seulement que nous sommes seules.
C’est que nous devenons parfois notre unique source d’information.
Imaginons une entrepreneuse qui vient de connaître plusieurs refus commerciaux. Elle peut commencer à penser que son offre n’intéresse personne. Si elle garde cette conclusion pour elle, elle risque progressivement de la transformer en certitude.
Alors que quelques conversations pourraient raconter une tout autre histoire.
Peut-être que son offre est bonne mais que son positionnement manque de clarté. Peut-être qu’elle ne s'adresse pas aux bonnes personnes. Peut-être que son prix n'est pas le problème qu'elle imagine. Peut-être aussi que trois refus ne permettent tout simplement de tirer aucune conclusion.
Même chose lorsque l’on est salariée.
Un projet qui nous échappe peut devenir : « On ne me fait pas confiance. »
Une candidature refusée devient : « Mon profil n’intéresse personne. »
Une remarque de notre manager devient : « Je ne suis pas à la hauteur. »
Plus nous restons seules avec une interprétation, moins elle rencontre de contradiction.
C’est aussi pour cela que le collectif est précieux : il ne nous apporte pas nécessairement la réponse, mais il nous permet de confronter notre lecture de la situation à d’autres réalités.
Le réseau ne sert pas uniquement quand on a quelque chose à vendre
Quand on parle de réseau professionnel, on pense souvent stratégie. Trouver un emploi. Développer son activité. Rencontrer des prospects. Obtenir une recommandation. Faire connaître son projet.
Tout cela est vrai. Mais cette vision est terriblement réductrice.
Un réseau, c’est aussi l’endroit où l’on peut aller chercher de l’information, de l’expérience et du recul.
« Tu as déjà vécu cette situation ? » « Comment tu as fait ? » « Est-ce que tu connais quelqu’un qui pourrait m’éclairer ? » « J’hésite entre ces deux options, qu’est-ce que tu en penses ? »
Ou simplement :
« Là, je suis un peu perdue. »
Ce sont aussi des usages du réseau. Et probablement parmi les plus précieux.
Parce qu’une conversation n’a pas besoin de déboucher immédiatement sur une opportunité pour être utile. Elle peut simplement permettre de voir quelque chose que nous ne pouvions plus voir seules.
Demander de l’aide n’est pas déléguer son pouvoir
Il y a pourtant un point auquel je tiens particulièrement.
Sortir de sa coquille ne signifie pas confier aux autres le soin de décider à notre place.
C’est même tout l’inverse.
Lorsque nous doutons, nous pouvons être tentées de chercher quelqu’un qui nous dira quoi faire : accepter ou refuser, partir ou rester, lancer ou abandonner.
Mais le collectif n’est pas là pour choisir notre destination.
Il est là pour élargir le champ des possibles.
Les autres peuvent nous apporter leurs expériences, leurs contacts, leurs questions, parfois leurs désaccords. Ils peuvent nous aider à identifier nos angles morts.
La décision, elle, reste la nôtre.
Et je trouve que cette nuance est essentielle.
Alors, comment entrouvrir la coquille ?
Pas besoin de raconter sa vie à cinquante personnes ni de se forcer à aller à une soirée de networking quand on n’en a aucune envie.
On peut commencer beaucoup plus simplement.
Identifier une personne avec laquelle on se sent suffisamment en confiance. Envoyer un message. Proposer un café. Poser une question précise. Demander un contact. Dire que l’on traverse une période de doute sans forcément chercher immédiatement une solution.
Et surtout, accepter de ne pas arriver avec une histoire parfaitement ficelée.
On peut rencontrer quelqu’un alors que le projet n’est pas encore clair.
On peut demander conseil avant d’avoir trouvé la solution.
On peut dire que l’on cherche sans savoir exactement quoi.
On peut demander de l’aide sans être faible.
Nous avons le droit d’être en chemin devant les autres.
C’est aussi pour cela que j’ai créé Les Tricoteuses
Lorsque j’ai imaginé Les Tricoteuses, je ne voulais pas uniquement créer des formations ou des accompagnements.
Je voulais aussi créer un endroit où les femmes puissent ne pas rester seules avec leurs questions professionnelles.
Parce que derrière une question de travail, il y a rarement uniquement une question de travail.
Il y a nos expériences, nos croyances, notre rapport à la réussite, à l’argent, au pouvoir, notre confiance, nos contraintes personnelles, nos moments de vie.
Et il y a surtout quelque chose que je continue de constater : une rencontre peut parfois débloquer ce que plusieurs semaines de réflexion solitaire n’avaient pas réussi à résoudre.
Pas parce que l’autre sait mieux que nous.
Mais parce qu’elle nous permet de regarder autrement.
C’est aussi cela, la sororité professionnelle que nous défendons aux Tricoteuses : pas une injonction à s’entraider en permanence, ni l’idée que toutes les femmes devraient nécessairement être d’accord entre elles.
Plutôt la possibilité de trouver un espace où l’on peut partager aussi le chemin, et pas seulement montrer le résultat.
Alors si, en lisant cet article, tu réalises que tu es peut-être en train de faire un peu l’huître, je te laisse avec une question :
Qu’est-ce que tu essaies de résoudre seule en ce moment qui mériterait peut-être une conversation ?
Tu n’as pas besoin d’avoir la réponse avant d’ouvrir la coquille.
C’est parfois en l’ouvrant qu’elle arrive.